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Olivier Abel Monsieur le Président Je sais que de trop nombreuses attentes pèsent sur vos épaules, et je tiens d’abord à vous exprimer la reconnaissance qui est la nôtre à votre égard d’être parvenu à incarner, pour votre peuple et pour le monde, la possibilité de faire bifurquer l’histoire. Et la confiance que cela nous donne pour ne pas nous résigner au pire. Si je me permets cependant de vous écrire, c’est pour vous faire part de mon inquiétude. Je suis premièrement et avant tout inquiet pour l’avenir de la démocratie, dont votre pays a été et reste plus que jamais le champion dans le monde. Un philosophe que j’ai beaucoup étudié, Pierre Bayle, écrivait à l’époque où la toute puissance de Louis XIV lui permettait de résister à l’Europe entière et d’interdire le protestantisme en France, que les méthodes employées (les galères, la torture, etc.) allaient jeter l’opprobre sur le régime, et l’affaiblir à jamais. L’avenir montre qu’il n’a pas eu tort. Tout abus de la force, tout usage de procédés qui violent les Droits humains, et notamment les droits de la conscience (dont Bayle estimait que ce sont « les droits même de Dieu »), s’avèrent non seulement inefficaces, mais redoutables car ils sapent l’autorité, la justice même au nom de laquelle ils prétendent agir. Je vous écris cela, mais je sais bien que la France n’est pas non plus exemplaire à cet égard : sans aller chercher la période sombre de la guerre d’Algérie, l’état actuel des prisons françaises par exemple est tel que nous avons bien besoin d’être fraternellement interpellés par les démocraties voisines. Mais vous êtes embarqués, et vous nous avez embarqués, dans une « guerre » contre le terrorisme qui est en train de dévoyer la démocratie. Cette lutte difficile ne justifie pourtant rien de ce genre, au contraire. C’est un point que le philosophe Paul Ricœur, à la pensée duquel je suis très attaché, a mis en lumière il y a longtemps. Et ces abus ne peuvent que dévoiler la fragilité de la démocratie, son impuissance à penser vraiment la guerre, le conflit, la possibilité d’avoir des ennemis, et la possibilité que nos ennemis aient des amis — la guerre n’est jamais une simple opération de police. Ces abus renforcent le sentiment désastreux que notre riche Occident apparaît de plus en plus, aux yeux du monde, comme une forteresse imprenable, dont la face douce et démocratique est tournée vers l’intérieur, mais dont la dureté extérieure des parois est terrible — inversant ainsi l’analyse fameuse par Hannah Arendt de la structure des sociétés totalitaires. C’est là ma seconde inquiétude : tout converge pour rendre l’Occident, entendu ici comme civilisation, comme culture, détestable. Cette détestation, par laquelle les peuples du monde en viennent à haïr ce que jadis ils ont trop aimé, a quelque chose de terrifiant. Comme s’il y avait une humiliation inexpiable à faire payer. La vieille Europe a douloureusement appris dans qu’il ne faut jamais laisser quelqu’un trop affaibli et humilié car il est alors prêt au pire. Comme le remarque Simone Weil, « on est toujours barbare avec les faibles », même sans le vouloir, on les écrase. Et l’humiliation toujours engrosse les violences de demain. Certes nous avons besoin d’une Amérique forte, et nous ne savons pas ce qui se passerait si l’Amérique s’effondrait, mais depuis longtemps, et plus que jamais depuis 2001, nous vous demandions seulement de ne pas utiliser la force comme si vous alliez être toujours les plus forts. Le fort doit sans cesse mesurer sa force, il est responsable de ce qui est vulnérable. Et le vulnérable c’est le petit, l’affamé, le prisonnier, l’ennemi tombé à terre ; mais ce sont aussi les institutions démocratiques qui sont placées sous notre sauvegarde, et je dirai même le rêve d’une société qui serait un libre pacte, un pacte renouvelé, ce rêve que vous avez su réveiller. Puis-je placer mon appel sous l’égide d’Emerson, qui est sans doute un des plus grands flambeaux de cette histoire commune qui a fait la civilisation à laquelle nous tenons ? Et puis-je ajouter un mot d’inquiétude encore en tant que protestant français ? La pratique de la torture dans des prisons, des camps, ou des territoires sous contrôle américain, naguère ou aujourd’hui, retombe aussi particulièrement sur nos épaules, car le protestantisme est de plus en plus perçu comme la religion dominante et agressive de l’empire capitaliste, celle qui porte le péché du monde actuel. Pour nous tous cette situation est mortelle. Tout en saluant les avancées importantes effectuées par votre administration depuis votre élection et jusqu’à ce jour, je tenais à vous redire, avec d’autres, parmi d’autres et à ma manière, pourquoi sur un plan international il est fondamental que les USA rendent des comptes pour les violations des droits humains qu’ils ont commises. C’est un passage obligé, pour que les USA puissent continuer à donner l’exemple, et qu’ils donnent le sentiment qu’ils ne sont pas au dessus du droit, que la justice internationale est la même pour tous. J’espère que ces mots sans doute maladroits sauront parler à votre cœur, et à l’intelligence de vos conseillers, et c’est dans cette attente que je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments très respectueux Olivier ABEL |
Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)
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