La nuit, on prend la vie comme on prendrait un train à destination lointaine. On dort déjà à moitié, et les lumières débrayent : chacune suit son rythme propre, chacune suit son idée. Couchés sur le dos, nous voyons défiler non pas une réalité déjà cadrée mais son énigmatique projection : des stries de clarté apparaissent et disparaissent à différentes vitesses, spectres surgis d’on ne sait quelle fente du présent, et qui figurent cependant le rythme même du monde. Puis-je risquer une brève philosophie? Le monde n’est rien d’autre que cet intervalle entre divers points de vue, un espace d'apparition où nous puissions comparaître pour différer ensemble, avant de céder la place les uns aux autres, et disparaître. C’est l’idée d’Henri Foucault dans son photogramme Sosein, dont on ne sait s’il figure une chute des corps ou leur relève : pour ne pas être figé dans la lamentation comme la femme de Loth qui regarda en arrière et « devint une colonne de sel » (Gn 19.26), il s’agit de montrer seulement la lumineuse empreinte du passage de chacun. Or cette trace est celle d’un éblouissement. Toute apparition d'une existence, si fugace soit-elle, à la face du monde, est déjà un grâce. Une lumière dans les ténèbres suffit à autoriser les éphémères parutions que nous sommes, et par lesquelles, à notre tour, nous formons théâtre pour les suivants. C’est elle qui autorise notre fugacité, notre évanescence.
C’est que nous vivons des temps sombres. Le cauchemar des guerres du XXème siècle nous a expulsés de notre passé, nous sommes épouvantés par l’incessante augmentation de la misère du monde, et nous n’osons bouger de peur d’accélérer les catastrophes à venir. Comble de ténèbres, les décombres des promesses sont plus lourdes à déblayer que celles des pierres : y a-t-il malheur plus grand qu’un bonheur qui sombre ? Y a-t-il obscurité plus grande qu’une lumière qui s’éteint ? Quel est ce monde où les lumières s’éteignent à notre approche, où que nous dirigions nos pas ? Quel est ce monde où la lumière ne peut plus répondre à l’obscurité, mais seulement lui poser des questions ? Comment ne pas nous retirer du monde dans d’impossibles bonheurs solitaires, ou dans la chaude et fraternelle obscurité du malheur même ? Il nous faudrait redéployer ensemble le monde autrement. Un monde où chacun pourrait tour à tour s’avancer vers le milieu du cercle, s’essayer, interpréter qui il est, et dont chacun pourrait se retirer sans regret, comme heureux de s’effacer. Un monde qui mêlerait jusqu’à l’insu d’eux-mêmes amis et ennemis, jeunes et anciens, femmes et hommes, enfants et animaux.
La « nuit de l'éthique » est l’approfondissement d'une éthique pour temps sombre, pour ne pas nous laisser croire que nous sommes plongés dans une période d'absence des valeurs ou d'effondrement des repères. Au contraire le monde ordinaire en mobilise presque trop, qu'il faudrait d'abord apprendre à déchiffrer, à mettre en ordre, à interpréter. Comme pour accoutumer nos regards et nos jugements à voir de la morale là où spontanément nous n'en voyons pas. Discerner le courage, la fidélité, la justice, l'urbanité, le pardon, là où de prime abord on ne les voit pas, c'est ce à quoi la « nuit » voudrait encourager. Mais cela suppose une espérance, une confiance, un horizon sur lequel les lumières puissent être projetées. Comme le dit le Prologue de l’Evangile de Jean, si rien ne reçoit la lumière, elle peut bien briller dans les ténèbres, nul ne le saura. Pour que la lumière soit, il faut qu’elle soit reçue. Et la voici entre nos mains intimidées.