Il a fallu du courage à quatre intellectuels turcs de premier plan pour lancer sur internet une pétition pour demander pardon aux arméniens pour le génocide perpétré en 1915 dans les guerres de démembrement de l’Empire ottoman finissant et de remembrement d’une Turquie nationale et nationaliste. Il leur en a fallu et il leur en faudra, car ils seront désormais les otages d’une haine nationale qui n’est pas finie et qui pourrait se terminer dans un bain de sang. Honneur donc au milliers de turcs qui les ont rejoint dans cette démarche courageuse, portant le poids de la vindicte mais aussi la fierté d’une autre Turquie qui tente d’émerger et de sortir du cauchemar ultra-nationaliste, tant sur la question kurde ou arménienne que sur la question de la pluralité des cultures, des langues et des religions qui forment la Turquie réelle, bien loin de l’image qu’elle a d’elle-même.
On pourrait faire bien des objections à cette demande de pardon : d’abord comment peuvent-ils demander pardon ceux qui n’ont rien fait, de quel droit prennent-ils sur eux et de quoi se prétendent-ils représentatifs ? Mais si c’était un chef d’Etat qui faisait cela, tout seul, est-ce que ce ne serait pas une facilité, comme si la parole d’un chef pouvait dédouaner la population de faire ce difficile travail de mémoire, un peu partout et sous différentes formes, seule possibilité pour la démocratie de se frayer un chemin par la libération des mémoires et de la pluralité des paroles, fût-ce dans le dissensus et la dispute civile. Honneur donc à ceux qui ouvrent le dissensus public, car c’est le silence qui prépare les incompréhensions, les explosions de haines, et la guerre civile.
Car l’histoire n’est pas finie, et le pire est toujours possible. Nous ferions d’ailleurs bien de voir la poutre qui est dans notre œil avant de dénoncer la paille qui est dans celui de notre voisin. Nous aussi nous sommes impliqués dans cette terrible histoire. Car c’est nous qui avons jeté dans le monde ottoman l’idée nationaliste, avec les suites génocidaires que l’on sait. C’est nous, anglais, français, allemands, qui avons armé l’idéologie des « jeunes turcs », mais aussi celle des nationalismes grecs, arméniens, kurdes, arabes, etc., et pour des motifs pas vraiment désintéressés. C’est nous qui avons orchestré la purification ethnique, avec nos traités de Versailles ou de Sèvres. Et c’est pourquoi il nous faut à notre tour aider par tous les moyens ces intellectuels et cette Turquie émergente qui tente de s’exprimer. La balle est aussi dans notre camp, à nous français et européens.
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