Le pardon comme rupture et comme perte
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Éthique du temps
Le temps est un sujet presque aussi
difficile que le mal[1],
car nous échouons non seulement à le penser mais à l’agir, et même à le sentir
simplement. On sent seulement le temps que l’on ne peut pas accélérer, ou
ralentir. Celui-là semble passer terriblement lentement, ou terriblement vite.
On admire ceux qui parviennent à tout faire, ou ceux qui paraissent toujours
avoir le temps, comme s’ils touchaient à nos limites humaines. On pourrait
d’ailleurs dire que le temps est l’angoisse contemporaine par excellence,
notamment sous la catégorie du possible, qui brise autant le rapport à soi que
le rapport à autrui. Et quand les temps se composent pour former l’histoire,
l’aporie n’est résolue que pour être reportée plus loin et multipliée.
Dans les
propos qui suivent on adoptera successivement trois angles d’attaque du sujet.
Tout d’abord nous chercherons à présenter quelques-uns des problèmes éthiques
et politiques que nous rencontrons aujourd’hui avec le temps, dans notre vie
quotidienne et collective. Ce qu’il y a d’inédit, c’est probablement que le
temps comme tel n’aurait jamais jadis été un problème éthique. Glissant de la
sociologie de la technique à la métaphysique, nous prendrons ensuite appui sur
l’histoire de la philosophie du temps, ou plutôt sur quelques figures du temps
au long de l’histoire de la pensée, au sens large puisqu’elle comporte aussi le
texte biblique. C’est qu’il est impossible de traiter directement de l’éthique
du temps ou de l’histoire sans déconstruire les « régimes », les
métarécits qui les gouvernent. Loin de nous résigner à fonder une éthique sur
une impasse de la pensée du temps, il nous a paru utile à ce stade de brosser
alors une petite méditation fondamentale sur le ou les temps — et d’en pointer
à l’occasion les théologies implicites. Dans une troisième partie enfin nous
reviendrons à une approche temporelle de l’éthique, pour achever notre parcours
par une petite éthique du temps, et notamment de la promesse, de l’histoire et
du pardon, qui tentent de faire face à l’imprévisibilité, à la finitude, et à
l’irréversibilité. L’ensemble de ce trajet constituera davantage un
aide-mémoire des différentes questions ou aspects envisageables qu’un
approfondissement de chacun d’entre eux. Mais à cette occasion, on rencontrera
plusieurs occasions de convertir l’angoisse, et d’élargir notre sensibilité.
Le temps, dans les sociétés d’aujourd’hui
Nous partirons de
quelques phénomènes très contemporains avant de les replacer sur le fond des
évolutions technico-mythiques à long terme. Dans toute société, d’abord, la
confiance repose sur un sentiment de durabilité, et comme le remarque Hannah
Arendt, sur le fait que le monde dure plus que moi, plus que nous[2].
Les humains ont notamment toujours eu besoin d’institutions durables, comme un
théâtre plus solide que leurs existences éphémères. Or un sociologue comme Luc
Boltanski montre combien Le nouvel esprit du capitalisme nous a plongés dans une société qui délaisse ces
institutions pour des projets temporaires, capables de rassembler pour un temps
donné des acteurs et des ressources multiples. D’où la multiplication de
connexions, essentielles au lien social, mais qui le soumettent à une
accélération et une virtualisation inédites.
Encadré 1 : Luc Boltanski et Eve Chiapello, La
société de projets[3].
L’activité
vise à générer des projets ou à
s’intégrer à des projets initiés par d’autres. Mais le projet n’ayant pas
d’existence hors de la rencontre (puisque, n’étant pas inscrite une fois pour
toutes dans une institution ou un environnement, il se présente en action, à
faire, et non sous la forme de ce qui serait déjà là), l’activité par
excellence consiste à s’insérer dans des réseaux et à les explorer, pour rompre son isolement et
avoir des chances de rencontrer des personnes ou de frayer avec des choses dont
le rapprochement est susceptible
d’engendrer un projet. (…) L’activité se manifeste dans la multiplicité des
projets de tous ordres qui
peuvent être menés concurremment et qui, en toute hypothèse, doivent être
développés successivement, le projet constituant, dans cette logique, un
dispositif transitoire. La vie est conçue comme une succession de projets, d’autant plus valables qu’ils sont plus
différents les uns des autres. (…) Ce qui importe, c’est de développer de
l’activité, c’est-à-dire de n’être jamais à cours de projet, à cours d’idée,
d’avoir toujours quelque chose en vue, en préparation, avec d’autres personnes
que la volonté de faire quelque chose conduit à rencontrer. Chacun sait, au
moment où il s’engage, que l’entreprise à laquelle il va contribuer est
destinée à vivre un temps limité, que non seulement elle peut, mais qu’elle
doit se terminer. L’horizon d’une fin inévitable et souhaitable accompagne donc l’engagement sans affecter
l’enthousiasme. C’est la raison pour laquelle l’engagement est conçu comme
volontaire. Avoir le choix de ne pas s’engager sur un projet donné, et donc le
choix de ses projets, est une condition au fonctionnement harmonieux de la
cité, et cette condition est garantie par la multi-activité que chacun
développe. En outre la connaissance de la fin s’accompagne de l’espérance qu’un
projet nouveau succédera à celui qui s’achève, qu’il est déjà en gestation dans
le tissu des liens établis dans le présent, même si on ignore encore la forme
qu’il prendra, si bien que la tension entre l’engagement exigé et l’issue
annoncée se présente comme surmontable.
Nous
sommes en effet dans un temps où l’on n’existe qu’en multipliant les
connexions, les projets, les contacts, les courriels et les coups de fil. Et
les possibilités techniques liées à l’internet et à la téléphonie mobile ont
bouleversé nos liens, notre sens de l’espace et du temps, l’organisation
psychique et presque physique de nos besoins, et jusqu’à nos formes de fidélité[4].
Nous reparcourons régulièrement la liste de nos amis, de nos proches et de nos
lointains, de nos correspondants, et nous devons de temps en temps réactiver
les contacts pour bien manifester que nous sommes là, que nous existons, que
nous n’avons pas lâché le lien. C’est paradoxal pour une société fondée sur
l’émancipation. Mais c’est ainsi que va la société de réseaux, une société où
tout bouge tout le temps, où il n’y a plus rien de solide, où tous les liens
peuvent être déliés, et où rôde l’exclusion. Malheur à ceux et celles qui
n’activent pas leurs connexions, ils sont voués à disparaître peu à peu des
carnets d’adresses, à disparaître peu à peu du monde commun. Notre besoin frénétique
d’être branchés, de relancer nos attaches, traduit peut-être notre angoisse
d’être abandonnés, désaffiliés, inutiles et inemployés.
Aujourd’hui, quelqu’un qui a un grand
carnet d’adresses, qui reçoit des messages de toutes parts et qui en renvoie dans
toutes les directions, c’est quelqu’un de bien, quelqu’un d’important. N’est-ce
pas cependant une des formes les plus terribles de l’aliénation ? Et si la
forme prise par notre société n’était qu’un vaste mensonge, qui nous fait
croire que nous n’existerions pas sans devenir nous-mêmes une boule nerveuse de
liens qui doivent s’accumuler et rester tous ensemble sans cesse
possibles ? Ce n’est pas seulement que par ce biais nous sommes de plus en
plus dépendants de nos téléphones portables et de nos branchements, auxquels
nous sacrifions une part croissante de nos budgets, de notre énergie, de notre
temps — dans une véritable addiction, une drogue qui voudrait des doses de plus
en plus fortes de temps de connexion. C’est que ceux qui sont vraiment les « maîtres
» savent se cacher dans ce brouillage, laisser mourir les connexions inutiles,
et ne garder que les connexions qui comptent.
La forme prise par le temps dans une
société de connexions est donc profondément inégalitaire. Bergson observait
déjà dans l’évolution du vivant des dichotomies et des « doubles
frénésies » : ici on a d’un côté un activisme monstrueux, et de l’autre
une monstrueuse inertie. Le lien social est au bord de la rupture, car d’un
côté nous avons des gens de plus en plus stressés, pressés, mobiles et
flexibles, qui ont tant de connexions qu’ils ne parviennent pas à répondre à
toutes les sollicitations ; et de l’autre des gens inemployés, superflus,
un peu rigides et fidèles, qui n’ont presque pas de liens et ne parviennent pas
à reprendre pied dans un échange où ils soient reconnus. Comment aujourd’hui
penser tout autant l’attachement ou la fidélité que l’émancipation et la
responsabilité ? Nous sommes dans une société à deux vitesses, et le
rapport entre les uns et les autres est de plus en plus brutal. Une minute pour
l’un peut avoir le prix d’une semaine ou d’un mois pour un autre, et ce
rapport-là devient insoutenable.
Le problème n’est plus seulement que le
temps c’est de l’argent, c’est le décalage irrattrapable entre ceux qui ne
cessent de gagner du temps mais n’arrivent pas à trouver de répit, et ceux qui
ne peuvent plus que tuer un temps inutile — sans compter ceux qui passent
brutalement de l’activisme à l’inertie. Et le problème n’est pas seulement que
d’un côté on aurait la tête de nos sociétés prise dans les nuages des
communications et des déplacements rapides, et de l’autre on a les pieds qui
traînent inutiles dans la boue des trottoirs de banlieues de l’histoire. Mais
que certains sont esclaves de cette obligation pressante d'accélérer, ou d’être
jetés, et que d’autres se retirent et lâchent prise tranquillement, parce
qu’ils ont une luxueuse avance sur les autres. Il faudrait donc que ce soient
les mêmes qui puissent entrer et sortir de l'échange, se connecter ou se déconnecter,
accélérer ou ralentir : comment redistribuer de façon juste les obligations et
les libertés d’accélérer et de ralentir ?
C’est un autre leit-motiv de la vie
contemporaine, l’accélération, subie comme une contrainte de plus en plus
douloureuse. Reprenant un axe de recherche diversement exploré par Heidegger et
Ellul, on touche ici au rapport étroit qui existe entre la technique et le
temps : on peut dire que la technique est toute entière destinée à
accélérer les processus naturels, à les abréger. On accélère la vitesse, on
accélère les transports, les déplacements, on se déplace de plus en plus vite,
et de plus en plus massivement, et tout se passe comme si le temps accélérait
avec la densité des concentrations démographiques, le nombre et la vitesse des
déplacements humains. Le sociologue Norbert Elias développe l’idée que le temps
est une invention sociale due au besoin de coordonner les actions : plus
les opérations humaines sont diverses, plus il faut les coordonner, les
synchroniser, et plus le temps devient important[5].
En Afrique, par exemple, et en tous les lieux où il se trouve encore peu de
connexions, on peut faire l’expérience presque physique que le temps passe tout
autrement. Partout ailleurs les besoins de synchronisation presque instantanés
exigent un appareillage temporel de coordination et de standardisation du temps
de plus en plus puissant, qu’avait déjà noté Herbert Marcuse dans L’homme
unidimensionnel — c’est que le temps comme
processus irréversible monodrome est un bien meilleur instrument de
comparaison, de comptabilité et de coordination des actions que les temps
saisonniers ou narratifs un peu flous d’autrefois[6].
Pourquoi donc les contemporains se
plaignent-ils toujours de n’avoir pas le temps ? Quand on a de l’argent en main, on a du pur possible, dont on peut disposer de diverses façons qui sont
autant de possibilités d’employer le temps. Quand j’ai beaucoup d’argent en
main, c’est tout un champ de possibles qui s’étend devant moi ; et quand
je n’en ai plus c’est comme si j’étais ramené à un présent plus étroit, plus
proche aussi, mais avec moins de possibilités. Que se passe-t-il maintenant
quand nous achetons des stocks de nourritures, de boissons, de lectures, de
musiques ou de films, des billets de train ou d’avion, un jardin ou une
voiture, une maison, des meubles ou des vélos ? C’est comme quand nous
notons un lien supplémentaire dans notre carnet d’adresses : nous donnons
une configuration précise aux possibilités du futur, et contractons une sorte
de promesse ou de dette en pointillés, qui sans être contraignante n’en est pas
moins une sorte de « pré-occupation » du temps à venir. Cela nous
fait croire à la possibilité d’avoir du temps : car on a beau avoir tout cela, on ne peut pas tout faire en
même temps. Et si nous additionnons tout ce que nous avons ainsi acquis,
n’arrivons nous pas à des chiffres démesurés par rapport à nos
existences ? Ainsi plus nous avons les moyens d’avoir du temps, d’avance
stocké dans des objets et des projets ou même des amitiés qui sont autant de
promesses de bonheur, plus notre temps vivant est écrasé de dettes.
Car il y a une différence entre le temps
stocké sous forme d’argent ou d’objets, qui est une réserve de temps, mais de
temps mort, conservé, différé ou virtuel, et le temps éphémère et vivant, le
présent vif, que nul ne peut cependant retenir entre les doigts. Au départ ce
débordement du possible sur le réalisable n’est pas du tout pénible et donne un
sentiment de liberté, celle de choisir nos options, nos combinaisons, nos
conditions. Mais il y a une limite indécise au-delà de laquelle le temps
présent est comme gangrené par ce temps virtuel. La catégorie du possible,
comme Kierkegaard le premier l’a noté dans Le concept d’angoisse, devient peu à peu une catégorie de l’angoisse[7].
Le possible ne cesse de fragiliser le réel, et si tout est virtuel la vraie vie
est toujours ailleurs. Le temps est donc ce point douloureux dans nos vies où
nous éprouvons la disproportion entre l’infini et le fini, la démesure de ce
que les Antiques auraient appelé notre hybris.
Il n’y a d’ailleurs pas que notre addiction
à des doses de plus en plus grandes de connexions, d’options possibles, et de
déplacements — qui aujourd’hui serait capable de demeurer pendant des mois où
il est, sans chercher un sens à la vie dans un perpétuel déplacement ? Il y a
aussi, toujours lié à notre condition temporelle ultra-moderne, un formidable
besoin de neuf, de remplacer ce qui est dégradé ou abîmé, ou de l’encapsuler
dans du neuf — les musées sont-ils autre chose ? C’est encore un indice de
notre présentisme, par lequel nous voulons que tout soit au service du seul
présent, sans au fond n’hériter vraiment de rien, ni rien espérer. Il ne nous
reste qu’une agapè désespérée et des
petits objet nomades, concentrés de technologie capables de nous faire croire
qu’ils peuvent tout « sauvegarder ». On s’étonne ensuite de la
nervosité générale de sociétés et d’individus qui n’ont pas le temps de
reprendre leur souffle, de reprendre appui sur un passé plus lointain, sur un
rapport au temps plus ample.
Pour récapituler ce premier parcours, nous
sommes comme ces joueurs placés dans un jeu virtuel où, ayant réussi à renvoyer
correctement une balle, on vous en envoie trois, huit, quinze : on se met
en quatre, on y arrive, on s’améliore, mais soudain non, on craque, on ne peut
plus. Nous ne parvenons plus à
comprendre ce qui nous arrive ni à sentir ce que nous faisons. C’est ainsi que
nos contemporains « disjonctent » de temps en temps, un par un, sans
parvenir à s’arrêter, et tranquillement à s’arrêter ensemble. Et ce n’est pas
un hasard si, actuellement, des gens très rapides, très responsables, très
branchés, très compétents « craquent » brutalement et sombrent. Il
faut être conscient que nous sommes dans une situation où l’évolution
technologique dépasse notre condition humaine. Ainsi la condition contemporaine
et urbaine de l’homme le place psychiquement et physiquement dans un décalage
par rapport à la rapidité de ses moyens techniques. Nous ne sommes plus assez
intelligents, plus assez sensibles par rapport à la rapidité des processus que
nous avons déclenchés et que nous ne cessons d’amplifier.
Dans la revue Critique, en juin 1988 soit dix ans après La
condition post-moderne, Jean-François
Lyotard publiait « Le temps, aujourd’hui ». Il proposait dans ce
texte un diagnostic du malaise de notre civilisation quant au temps. Pour lui
le processus d’ouverture généralisée des communications entre toutes les
entités capables de recevoir et d’émettre (personnes privées, institutions de
toutes sortes, médias, musées, bibliothèques, laboratoires, entreprises,
administrations, etc.), à l’échelle de la planète entière, ne pouvait plus
prétendre promouvoir l’humanisme, la gentillesse de l’échange ni la
communication sans entrave qui n’exclurait personne. Il y voyait un processus
« inhumain », qui a déjà commencé à abandonner comme inutile une
partie de l’humanité, le quart monde de la misère, et une partie de nos corps —
dissociation et remodelage des sexes et de la génération, télécommunications et
techniques d’identification implantées dans le corps, neurosciences, etc. En
« manageant » peu à peu la forme de nos sociétés et de nos
existences, ce processus prépare ceux d’entre nous qui pourront encore lui
servir à quitter une condition terrestre d’avance condamnée. Ce n’est donc pas
seulement un processus technologique, mais un mythe, une religion, une
véritable Gnose, et nous sommes tous subjugués par ce joueur de flûte qui nous
entraîne où nous ne savons pas — nous aurons seulement eu le temps de
comprendre que cet inhumain-là n’est pas Dieu.
Encadré
n°2 : Jean-François Lyotard, La grande Monade[8].
On a quelques
raisons d’imaginer deux limites extrêmes à la capacité de synthétiser une
multiplicité d’informations, l’une minimale, l’autre maximale. Telle est
l’intuition majeure qui guide l’œuvre de Leibniz, en particulier la Monadologie. Dieu est la monade absolue pour autant qu’elle conserve
la totalité des informations qui constitue le monde en une rétention complète.
Et si la rétention divine doit être complète, c’est qu’elle inclut pareillement
les informations qui ne sont pas encore présentes aux monades incomplètes,
comme sont nos esprits, et qui restent à venir dans ce que nous appelons le
futur. Dans cette perspective , le « pas encore » n’est dû qu’à la
limite qui borne la faculté de synthèse dont disposent le monades
intermédiaires (…) Pour la mémoire absolue de Dieu, le futur est en
revanche toujours déjà donné. Nous pouvons ainsi concevoir, pour la condition
temporelle, une limite supérieure déterminée par une capacité parfaite
d’enregistrer ou d’archiver. Archiviste consommé, Dieu est hors temps. C’est là
un fondement de la métaphysique occidentale moderne. (…) Selon cette approche,
le cerveau humain et le langage sont le signe que l’humanité est un complexe de
cette sorte, temporaire et très improbable. Il est alors tentant de penser que
ce qu’on nomme recherche et développement dans la société contemporaine et dont
les résultats ne cessent de bouleverser notre milieu, est beaucoup plus l’effet
d’un tel procès de complexification « cosmolocal » que l’œuvre du
génie humain attaché à découvrir le vrai et à réaliser le bien[9].
2. Figures et configurations du temps.
Or cette capacité inhumaine de
computer et de déployer une mémoire et une anticipation intégrales, Lyotard en
trouve la formule métaphysique dans la Monadologie de Leibniz. Lyotard s’attaque ici au cœur
philosophique et peut-être même théologique de l’idée de croissance, de
développement, qui est sans doute le mythe moteur du processus
d’accélération-augmentation que nous avons décrit en première partie. Pour bien
saisir ce point philosophique, on doit rappeler que les conceptions
occidentales du temps ont oscillé entre deux grandes traditions, l’une plus
ontologique et cosmologique comme chez Aristote, attentif au temps du monde, et
l’autre plus subjective et existentielle comme chez Augustin, attentif au temps
de l’âme.
Pour le premier, le temps est une
réalité cosmique et physique, puisqu’il permet de mesurer le mouvement. Mais il
affecte plus ou moins les êtres, et les vivants éphémères, sujets à la
croissance et à la décroissance, sont plus variables que l’être en tant
qu’être, ce moteur premier dont l’immobilité est proche d’une éternité
parménidienne où tout est définitivement et entièrement contemporain. Ce schème
a dominé les conceptions médiévales du temps. Mais il n’a jamais entièrement
supplanté une tout autre tradition, où il s’agit moins de penser le temps du
monde que le temps du sujet. Pour Augustin[10],
le temps est une distension de l’âme. Le présent de l’instant vécu est si exigu
qu’il n’apparaît que dans un élargissement, par la rétention d’un passé dans le
palais de la mémoire, par la protention de l’attente et de l’anticipation d’un
futur, par l’attention même qui espace le présent. Le sujet est écartelé par
une discordance qui structure sa temporalité : ici c’est le sujet qui
dure, qui supporte la distorsion, mais qui espère se fondre un jour dans
l’éternité de l’aujourd’hui de Dieu. Ces
réflexions de Saint Augustin anticipent les réflexions ultérieures
de Husserl et Heidegger[11]
L’originalité
de Leibniz a été de développer une conception monadologique du temps à
l’intersection des deux traditions. Chaque point d’existence correctement
déplié contiendrait le monde — pour celui qui saurait déchiffrer les replis qui
y sont enveloppés, c’est à dire là encore pour Dieu. Si le temps réside dans la
différence entre le reçu et le donné, entre l’intelligence et la puissance, la
résistance d’une monade à la désagrégation tient à sa faculté de tenir ensemble
ce qu’elle reçoit et ce qu’elle fait. La plus puissante monade sera capable de
contenir la plus haute densité de compossibles, dans un présent assez large
pour contenir tous les temps. A la limite, dans la Grande Monade, tout est
présent[12].
Pour nous bien sûr, limités comme nous le sommes, pris entre des durées plus
éparpillées et des durées plus intenses, il y a de l’incompossible, du
successif, de l’irréversible car le passé n’est plus chose sur quoi nous
puissions agir, de l’imprévisible car nous sommes toujours impréparés à ce qui
vient.
Il n’est pas interdit de tirer une ligne de
cette conception du temps vers les théories de l’évolution qui proposent une
intégrale des petites différences, et finalement vers la théologie du process, qui n’est d’ailleurs pas très éloignée de l’idée
bergsonienne d’une évolution créatrice où « le monde est une entreprise de
Dieu pour créer des créateurs ». Comme le commente André Gounelle,
« Dieu donne à la plus mince et fugitive expérience une durée sans fin, il
en fait une harmonique de la symphonie du monde »[13].
Cette théologie est directement issue de Procès et réalité, la grande œuvre de Whitehead, que Deleuze
présentait comme le vrai successeur de Leibniz. Il s’agit de penser l’événement
dans le monde.
Encadré n°3 : Gilles Deleuze,
l’événement[14].
C’est bien la première composante
ou condition de l’événement, pour Whitehead autant que pour Leibniz :
l’extension. Il y a extension lorsqu’un événement s’étend sur les suivants, de
telle manière qu’il est un tout, et les suivants ses parties. Une telle
connexion tout-parties forme une série infinie qui n’a pas de dernier terme ni
de limite (si l’on néglige les limites des sens). L’événement est une vibration
(…) C’est avec Leibniz que surgit en philosophie le problème qui ne cessera de
hanter Whitehead et Bergson : non pas comment atteindre à l’éternel, mais
à quelles conditions le monde objectif permet il une production subjective de
nouveauté, c’est à dire une création ? Le meilleur des mondes n’avait pas
d’autre sens : ce n’était pas le moins abominable ou le moins laid, mais
celui dont le Tout laissait possible une production de nouveauté, une
libération de véritables quanta de subjectivité privée (…) Le self-enjoyment marque la façon dont le sujet se remplit de soi,
atteignant à une vie privée de plus en plus riche, quand la préhension se
remplit de ses propres data. C’est une notion biblique, et aussi
néo-platonicienne, que l’empirisme anglais a porté au plus haut point
(notamment Samuel Butler). La plante chante la gloire de Dieu, en se
remplissant d’autant plus d’elle-même qu’elle contemple et contracte
intensément les éléments dont elle procède, et éprouve dans cette préhension le self-enjoyment de son propre devenir. (…) L’appétition
désigne en ce sens le passage d’une perception à une autre, comme constitutif
d’un devenir. Enfin, ce devenir ne s’achève pas sans que l’ensemble des
perceptions ne tendent à s’y intégrer dans « un plaisir entier et véritable ».
Contentement dont la monade se remplit elle-même quand elle s’exprime le monde.
Joie musicale de contracter les vibrations, d’en calculer sans le savoir les
harmoniques et d’en tirer la force d’aller toujours plus loin, pour produire
quelque chose de nouveau.
Cette créativité rythmique doit être pensée
comme faisant face à ce que Whitehead appelle le perpétuel dépérir du
monde : « le mal ultime du monde temporel est plus profond que
n’importe quel mal spécifique. Il réside en ce que le passé s’évanouit, en ce
que le temps est un ‘perpétuel dépérir’. Objectivation implique élimination. Le
fait présent ne comporte pas le fait passé dans sa pleine immédiateté (…)
Pourquoi n’y aurait-il pas nouveauté sans perte ? »[15].
C’est sur ce point qu’on voit bien apparaître notre problème. La conception
antique du temps, depuis avant Platon et d’une certaine manière jusqu’à
Rousseau, le concevait comme une lente destruction, une dégradation, une
entropie, une perte. On a beau tenter de retrouver l’origine parfaite, on n’y
parvient pas, les copies sont toujours moins bonnes que le modèle, et le
stoïcisme est la figure la plus haute d’une éthique qui ne cherche qu’à
conserver, à arrêter le temps. Or peu à peu une autre conception du temps a
surgi, où la copie peut être meilleure que le modèle, le temps peut être
formateur, créateur, et se montrer sous le jour d’une durée créatrice, d’une
évolution créatrice comme le dit Bergson. La conception du monde s’inverse
alors complètement : autrefois le monde était tout entier vivant, et la
mort alors était un problème, une énigme. Le mystère aujourd’hui ce n’est pas
la mort, car les vastes espaces sont inertes et courent au refroidissement, au
désordre, à la poussière : le mystère aujourd’hui c’est la vie, c’est
cette complexification que manifeste la vie, le vivant, le devenir. Pour faire
le lien avec le premier parcours, aujourd’hui nous avons peur de l’entropie, de
la dégradation, du fait que le temps détruise. Du coup nous voulons toujours
plus de complexité, de complexification, de possibilités de choix, de
croissance, de développement. Nous désirons sans cesse augmenter, et nous
estimons qu’il n’y a de la vie que parce qu’il y a de la croissance[16].
La protestation de Lyotard reprend d’une
certaine manière celle de Kierkegaard contre la logique hégélienne du devenir
dialectique, et sur-creuse à sa façon la question augustinienne de l’instant et
de son point subjectif. Dans les Miettes philosophiques Kierkegaard oppose d’une part le temps successif des
générations, des généalogies, avec leurs décalages et leur anachronisme subi.
Et d’autre part le temps de l’instant, du saut qui par-delà le présent saisit
la constellation actuelle, le
temps de la discontinuité qui rend le disciple singulier immédiatement
contemporain du maître. Ce sont deux sortes de temps très différents : le
premier est celui de la véracité plus ou moins contrôlable à travers la
distance prise par les générations, et leur incessant remaniement. Mais pour le
temps du second genre la génération postérieure n’est pas plus éloignée de
l’événement que la génération des premiers disciples, elle est tout autant
contemporaine, par une « décision » bultmannienne, où l’on perd la
contemporanéité chronologique pour acquérir la véritable contemporanéité, par
un anachronisme agi. Il n’y a pas
que la continuité de la durée, mais la césure et la discontinuité des morts et
des naissances. Qu’est ce d’ailleurs que l’histoire, sinon ce deuil, cette
lente sélection et séparation entre ce qui est fini et ce qui n’est pas fini,
entre l’absent et le présent ? Ou bien parfois justement la révolte de la
mélancolie, de ce reste chiffonné qui revient du passé ? Ou bien encore, l’ironie prophétique qui ne
parvient plus à croire à la réalité du monde commun[17]?
Kierkegaard est ici sur une ligne qui annonce Walter Benjamin, mais sachant
déjà qu’on ne pourra rien sauver.
Encadré n°4 : Paul Ricœur,
Temps et Récit[18].
Le monde
déployé par toute œuvre narrative est toujours un monde temporel. Ou comme il
est souvent répété au cours de cet ouvrage : le temps devient temps humain
dans la mesure où il est articulé de manière narrative ; en retour le récit
est significatif dans la mesure où il dessine les traits de l’expérience
temporelle. C’est à cette présupposition majeure qu’est consacrée notre
première partie. Pour préparer cette discussion, j’ai pensé pouvoir donner à la
thèse de la réciprocité entre narrativité et temporalité deux introductions
historiques indépendantes l’une de l’autre. La première (chapitre I) est
consacrée à la théorie du temps chez saint Augustin, la seconde (chapitre II) à
la théorie de l’intrigue chez
Aristote. (…) L’analyse augustinienne donne en effet du temps une
représentation dans laquelle la discordance ne cesse de démentir le vœu de
concordance constitutif de l’animus. L’analyse aristotélicienne, en revanche,
établit la prépondérance de la concordance sur la discordance dans la
configuration de l’intrigue. C’est cette relation inverse entre concordance et
discordance qui m’a paru constituer l’intérêt majeur de la confrontation entre
les Confessions et la Poétique — confrontation qui peut paraître d’autant
plus incongrue qu’elle va d’Augustin à Aristote, au mépris de la chronologie.
Mais j’ai
pensé que la rencontre entre les Confessions et la Poétique, dans
l’esprit du même lecteur, serait rendue plus dramatique si elle allait de
l’ouvrage ou prédomine la perplexité engendrée par les paradoxes du temps vers
celui où l’emporte au contraire la confiance dans le pouvoir du poète et du
poème de faire triompher l’ordre sur le désordre.
Face à ce redoutable débat, peut-être
faut-il repartir autrement, et rouvrir d’autres formules possibles du temps,
comme Jankélévitch travaillant le temps musical de Fauré ou Ravel[19].
Dans Temps et Récit, Ricœur lui-même
prend son départ dans l’écart entre Aristote et Augustin. Mais son coup de
génie a été de faire répondre à l’expérience aporétique du temps chez Augustin
(« quand on me demande ce qu’est le temps, je ne le sais plus ») non
la physique d’Aristote mais sa poétique. Le temps humain, temps de la discordance
que l’on tente de faire concorder dans des intrigues toujours partielles, est
un temps raconté. Paul Ricœur a ainsi déplié des figures du temps
intermédiaires ou mixtes, à la fois subjectives et cosmologiques. Le temps des
historiens est à la fois un temps inscrit dans un calendrier cosmologique et un
temps vécu, dans lequel des points de vue subjectifs divers se rencontrent ou
s’éloignent ; il n’y a pas un seul temps, il y a des régimes d’historicité, des registres temporels
différents, et il faut accepter la relative discontinuité des problèmes.
Et les fictions littéraires ne cessent
d’explorer les modalités de représentation de l’expérience temporelle, depuis
la mythologie antique jusqu’à Proust ou Claude Simon. Hésiode racontait qu’il y
a eu une race d’or, d’argent et puis de fer, et développait l’histoire du temps
comme dégradation, et perte progressive des modèles. Mais les figures du temps
dans la pensée grecque sont diverses, entre Parménide qui n’y voit qu’une
opinion prise sur un être intemporel, Héraclite qui voit dans le conflit
universel le cœur battant du devenir, ou Pythagore pour lequel le temps est
rythme, mesure, arithmétique, chiffre du monde et de l’âme. Si l’on élargit
encore les sources à la littérature, on peut distinguer un temps épique et narratif
qui part d’une situation initiale, passe par les vicissitudes des épreuves,
pour restaurer une reconnaissance finale, un temps tragique qui est un temps de
l’irréparable et de l’irréversible destin, et un temps comique au contraire où
tout est réversible et peut toujours s’inverser.
Il existe d’autres sources littéraires et
mythologiques, non grecques, qui sont importantes pour l’histoire de la
philosophie, et l’on peut penser ici aux sources bibliques. C’est qu’on a trop
souvent opposé d’un côté le temps grec qui aurait été cyclique et cosmologique
et le temps biblique qui aurait été linéaire et historique. S’appuyant entre
autres sur le remarquable Biblical words for time de James Barr[20] (1962), Paul Ricœur n’a eu de cesse de pluraliser chacun des deux pôles. Il n’y
a pas de temps biblique unique, mais des expériences schématisées au travers de
genres littéraires divers. C’est de cette idée formulée dès les années 70 que
sortent les études qui culminent dans Penser la Bible[21].
Dans une étude sur le récit de la Passion, Ricœur montre l’échec du Grand
Récit, où la Bible entière ne serait qu’une Histoire du Salut sinon une
Théologie de l’Histoire qui résoudrait tous les problèmes. L’originalité de
Paul Ricœur a été de montrer qu’il existe une grande diversité de genres
bibliques (récits, lois, fables, psaumes, prophéties, proverbes, dialogues,
liturgies, lettres, etc.), dont chacun développe un rapport spécifique au temps
: l’antériorité de la Torah ordonnatrice
qui est toujours déjà là, comme une loi racontée, s’oppose au temps brisé de
l’imminence et de l’irruption prophétique, et à l’éternelle quotidienneté de la
sagesse.
Interlude
A la suite de ce retournement
« poétique » de notre enquête, nous pouvons reprendre encore une fois
la question : qu’est ce que le temps ? Peut-être n’y a-t-il du temps
que parce que les êtres ne rendent pas exactement ni immédiatement ce qu’ils
reçoivent. Mais si les particules élémentaires restituent de manière très
élémentaire ce qu’ils ont reçu, quoique avec la déperdition de l’entropie
évoquée plus haut, plus on monte dans l’échelle du vivant plus le rendu est
complexe, différé, complexifié et inattendu. Il est certain que le temps des
lichens n’est pas le nôtre. En ce qui nous concerne, nous avons la capacité de
différer nos réponses — de prendre des retards. Ainsi le temps émanerait de la
matière-mémoire, de deux façons divergentes : d’un côté comme une
dégradation (mais aussi comme une sorte de résistance à la dégradation), et de
l’autre par un processus d’augmentation (mais aussi une sorte de récalcitrance
à augmenter sans cesse les échanges)[22].
Il y a un noyau de vouloir éthique partout où il y a cette double faculté de
déformer le temps.
L’investigation métaphysique n’est ici pas
très loin de la gratitude poétique par laquelle nous interprétons ce qui nous
est donné. Nous recevons le temps comme un don, un présent ; mais comme pour
tout cadeau nous ne rendons pas tout de suite exactement la même chose, nous
rendons plus tard et autre chose, il y a un différé. Le contre don est différé
et ce petit processus que l’on pourrait qualifier d’humain correspond à quelque
chose qui date déjà sans doute des débuts de l’évolution du vivant. Il y a un
petit écart entre ce que nous recevons et ce que nous donnons et c’est dans cet
écart que se loge le temps, créateur de différences — les habitus sont sans doute essentiels à cette dissymétrie,
puisque comme l’observait Ravaisson, avec le temps les sensations s’émoussent et
les actions se facilitent[23].
Nous sommes ainsi des appareils à différer et c’est pourquoi le cerveau est
fonction de synchronisations de plus en plus complexes. C’est ici une première
suggestion éthique : nous n’existons qu’à rendre grâce de ce qui nous est
donné, qu’à le différer en variant les plaisirs et les usages du monde. La
gratitude nous place d’emblée comme des interprètes du temps parmi d’autres, heureux de différer ensemble.
En effet, cette petite faculté que nous
avons de différer suppose la faculté de percevoir en nous-même la différence
entre deux points de vue, quand je reçois et quand je donne. Cela veut dire
aussi que je peux me percevoir moi-même comme un autre, je peux me représenter
l’absent. Le temps c’est la faculté de l’absence, de la représentation et
probablement le temps n’existe que parce que nous pouvons nous représenter
l’absent. La durée ainsi comporte une sorte de signifiance, la possibilité pour
un présent de viser l’absent — de ne pas se contenir soi-même. Mais cela veut
dire aussi que nous pouvons nous représenter l’autre, le point de vue de
l’autre. Comme le montrait Levinas dans Le temps et l’autre[24],
et Ricœur dans sa lecture des Méditations cartésiennes de Husserl, il n’y a de temps que parce qu’il y a
plusieurs points de vue sur le temps : le temps fait en moi de la place
pour le point de vue de l’autre, et l’autre fait en moi de la place pour le
temps. S’il n’y avait pas d’autre, si le moi était seul au monde, il n’y aurait
pas de monde, et pas de temps, du reste nous ne savons pas ce qu’est le temps
d’un être entièrement solitaire, c’est une limite métaphysique. Le temps a
ainsi un rapport originaire avec l’éthique car il n’apparaît que dans
l’intervalle entre les points de vue — et nous devons comprendre que tous les
êtres ne sont pas sur la même « longueur d’onde », et que le décalage est pour ainsi dire constitutif. On pourrait même
dire que la plupart des problèmes éthiques sont dus à des défauts de rythmes,
comme le notait déjà l’Ecclésiaste (« un temps pour .. et un temps
pour.. »), et comme le propose Gaston Bachelard[25].
Cette approche temporelle de l’éthique
suggère d’ailleurs un rythme fondamental. D’une part plus je diffère, plus
j’augmente ma surface temporelle, ma faculté de rétention et de protention, ma
capacité à tenir plusieurs points de vue ; je peux recevoir davantage
d’informations et en donner davantage, je peux recevoir de plus en plus et
donner de plus en plus. J’augmente ma temporalité et ma capacité temporelle en
augmentant ma capacité à avoir un passé et un futur, un reçu et un donné,
j’augmente la largeur de ma présence au monde. Mais justement il y a un seuil,
une limite à l’augmentation, une limite au nombre de connexions, une limite à
ma volonté de jouer tous les jeux, une limite au désir de tout recevoir, tout
comprendre, tout sentir, tout goûter, une limite au désir d’agir sur tout, de
parler sur tout, d’intervenir partout. Jusqu’à un certain point optimal, on
augmente le temps en augmentant les échanges, mais au-delà de ce seuil, qui
marque sans doute une finitude, l’augmentation des échanges rétrécit le temps
comme il rétrécit l’espace. Il y a donc, pour chaque existence, pour chaque
action, pour chaque parole, un temps pour se montrer, se confronter et
augmenter, et un temps pour diminuer, se dévouer et s’effacer devant les
autres.
Les temps de l’éthique
La brève éthique déployée ici prendra trois
figures principales. Il y a un temps pour commencer et prendre l’initiative ;
un temps pour maintenir, tenir et persévérer ; et un temps pour finir, pour
achever. Si l’on pense ensemble ces trois modalités, leur différence apparaît
dans la différenciation des genres de langages qui les portent — pour
faire vite, la faculté de promettre, de raconter, et de pardonner. Mais ces
sont aussi des façons différentes pour le sujet humain de se rapporter au temps
et de traiter ses difficultés.
La première difficulté ou angoisse est
celle de l’imprévisibilité du futur, de l’absence de sécurité et de durabilité,
comme si rien au monde n’était durable. C’est peut-être pourquoi nous sommes
aujourd’hui dans un présent très étroit qui n’ose plus se donner un horizon
d’attente, qui n’attend plus rien. Nous n’avons plus d’utopie, nous ne sommes
plus des amateurs de bonheurs imaginés, mais seulement des sujets apeurés qui
demandent protection contre les malheurs qui approchent. Nous vivons de plus en
plus au jour le jour, dans le divertissement. Nous n’osons plus rien commencer
vraiment. Et pourtant, comment faire face à cette incertitude inquiétante du
futur, à l’imprévisibilité de ce qui peut arriver, sinon en nous retournant
courageusement vers lui par la protention, l’anticipation, et finalement la
promesse? Comme l’observe Hannah Arendt à la suite de Nietzsche, la faculté de
promettre fait face au caractère imprévisible du futur et de l’agent lui-même.
« Qui suis-je, moi si versatile, pour que néanmoins tu comptes sur
moi », demande Ricœur[26].
Parce que l’autre compte sur moi, il me donne du temps. C’est même l’une des
seules façons d’ouvrir dans le présent un espace de temps supplémentaire. Une
des grandes fonctions de la promesse est d’élargir le présent, et du même coup
sans doute de l’apaiser, de le ralentir. On a tout le temps, on ne fait que
commencer.
Encadré n°5 : Hannah Arendt,
la fugacité de l’agir[27].
C’est par le
verbe et l’acte que nous nous insérons dans le monde humain, et cette insertion
est comme une seconde naissance dans laquelle nous confirmons et assumons le
fait brut de notre apparition physique originelle. Cette insertion ne nous est
pas imposée, comme le travail, par la nécessité, nous n’y sommes pas engagés
par l’utilité, comme pour l’œuvre. Elle peut être stimulée par la présence des
autres dont nous souhaitons peut être la compagnie, mais elle n’est jamais
conditionnée par autrui ; son impulsion vient du commencement venu au
monde à l’heure de notre naissance et auquel nous répondons en commençant du
neuf de propre initiative. Agir, au sens le plus général, signifie prendre une
initiative, entreprendre (comme l’indique le grec archein, « commencer », « guider » et
éventuellement « gouverner »), mettre en mouvement (ce qui est le
sens original du latin agere).
Parce qu’ils sont initium,
nouveaux venus et novateurs en vertu de leur naissance, les hommes prennent des
initiatives, ils sont portés à l’action.
C’est la vertu de toute action, de toute
initiative, que de lancer une promesse. Oser se lancer des promesses, en lancer
aux autres, redonne un horizon temporel plus ample, un présent plus ample.
D’ailleurs une promesse de bonheur futur peur rouvrir autrement le passé, faire
voir des promesses non encore tenues. Et de même qu’un malheur ressenti
aujourd’hui peut rouvrir des malheurs passés que je croyais effacés,
cicatrisés, un bonheur présent peut rouvrir des promesses de bonheurs passés
que j’avais oubliés, que je croyais définitivement perdus, manqués. C’est tout
le travail du genre « prophétique » que de rouvrir ce temps de
l’irruption des promesses inachevées. S’il n’y avait pas de promesse, il n’y
aurait d’ailleurs pas de lamentation ni de plainte, car à quoi bon se plaindre
si les choses ne peuvent pas être autrement. La promesse fait que le monde ne
soit pas fini. Et c’est le rôle de la promesse que d’oser penser le bon, le
bonheur, d’oser formuler le désir du bon. C’est déjà comme si c’était fait.
Bien sûr il y a une fugacité du bonheur, et
Plotin estimait que le malheur à l’état pur était simplement la perte du
bonheur. Bien sûr il y a un perpétuel décalage téléologique dans nos visées
mêmes, et il faudrait anticiper que le bonheur puisse être autre qu’anticipé.
Bien sûr il y a un effrayant écart entre les intentions et les résultats, et
c’est pourquoi il faut manier la promesse avec précaution. Ce n’est pas
tellement qu’on y risque la déception, car une vie sans déception serait
entièrement enfermée dans l’imaginaire, et ne toucherait jamais rien. Et c’est
pourquoi une société dans laquelle pour se protéger du malheur on ne ferait pas
de promesses, dans laquelle on ne formulerait aucun souhait, serait une société
à mourir d’ennui. Mais à l’inverse une société qui ferait des vœux qu’elle ne
tiendrait pas, qui lancerait de tous côtés des initiatives qu’elle ne suivrait
pas, comme on achète toutes sortes de bonnes choses dont on ne fait rien,
finirait par être ensevelie sous le poids de ses promesses retombées. C’est que
le temps à venir n’est pas seulement le « principe espérance » qui,
selon Ernst Bloch ou Jürgen Moltmann, réouvre le monde à autre chose qu’à sa
propre dialectique. C’est aussi l’ombre inquiétante de ce qui menace, puisque
les plus grandes promesses, les plus grandes espérances peuvent nous retomber
dessus[28].
C’est pourquoi il est si important de pouvoir être délié de ses promesses,
lorsqu’inaccomplies elles se retournent en lourdes menaces.
La seconde difficulté ou angoisse est celle
de la finitude, de la fugacité, de la vulnérabilité et du disparate des choses
humaines. Face à elle, il faut trouver la force de rassembler et de durer.
Vient un moment où il n’est plus temps de promettre, de commencer, d’essayer,
d’ouvrir des possibles, mais de maintenir, de tenir bon. C’est aussi le temps
de l’habitude, au sens où aucune morale n’est possible dans une improvisation
constante : on s’appuie sur des dispositions acquises, où nos capacités
sont aussi nos incapacités, comme les plis que nos corps prennent avec le
temps. On est né dans un certain corps, dans une certain paysage, dans une
certaine culture, dans une certaine époque ; on se trouve planté là au
milieu de l’histoire, il faut faire avec, et trouver un modus vivendi là-dedans. Comme le dit Ricœur « nous survenons en quelque sorte
au beau milieu d’une conversation qui est déjà commencée et dans laquelle nous
essayons de nous orienter afin de pouvoir à notre tour y apporter notre
contribution »[29]. Cela
suppose que chacun doit à la fois se maintenir, persévérer dans son engagement,
et accepter qu’il existe d’autres points de vue. Or c’est justement la faculté
de narration qui nous permet de tisser cette dimension active et passive de nos
vies, continuées et entrelacées avec d’autres, et acceptant de se situer entre
un commencement et une fin.
Prendre le temps de raconter, c’est
explorer les modes narratifs divers qui sont autant de manière de persévérer,
de durer, de mettre en intrigue, et du même coup aussi de ralentir, de résister
à l’accélération qui pulvérise nos vies. Le temps humain n’est pas un temps
purement chronologique, c’est un temps narratif, un temps qui se raconte, et
c’est ce qui lui donne sa qualité humaine. C’est par là que les humains
apprennent leur fragilité, leur inconsistance, mais aussi leur résilience, leur
capacité à durer, et finalement leur responsabilité. L’affaissement des
capacités narratives n'entraîne-t-il pas celui des capacités éthique et
politique, par lesquelles les sujets se déplacent pour prendre sur eux non
seulement un passé qui n’est pas toujours le leur, mais aussi leur part de
responsabilité commune ? Et puis ce temps de la maintenance narrative suppose
la pluralité, et n’apparaît que dans l’intervalle entre les points de vue, dans
leur différend. Il n’y a pas de point de
vue tiers ou synoptique qui permettrait de tout comprendre et de mettre tout le
monde sur la même « longueur d’onde ». La seule chose qui pourrait en
temps réel rendre tout le monde contemporain ce serait la guerre atomique
mondiale, ou bien que nous accédions tous à l’ubiquité angélique d’une vitesse
absolue où nous serions tous et simultanément partout — et ce sont bien là des
figures limites de notre imaginaire. Mais heureusement notre finitude
temporelle nous en empêche.
Raconter, c’est accepter l’étroitesse de
nos points de vue, non pas en surmontant cette condition, mais en apprenant à
l’entrecroiser avec d’autres points de vue possibles. Le récit nous place dans
le décalage des points de vue, dans une intrigue qui est toujours constituée
par la discordance entre plusieurs façons de raconter et de mettre en série ce
qui se passe. C’est même l’éthique du récit que de ne pas se prétendre intégral
— un grand récit, un méta-récit, qui comprendrait tous les autres et donc tous
les temps, serait une contradiction dans les termes. Du point de vue
historiographique, Pierre Bayle a été très loin dans cette mise en scène d’une
histoire irréductiblement polycentrique. Dans le même temps, et c’est ce qui
fait la difficulté d’une éthique de l’histoire, si l’histoire reconnaît sa
dépendance à l’égard des témoignages, et sa responsabilité de mettre en récit jusque dans la façon dont elle est
reçue dans le public, la mémoire doivent accepter une certaine distanciation
critique, un minimum de recoupement comparatif des témoignages et narrations,
quelque chose comme un dissensus civil
où l’histoire trouve son institution. C’est tout le problème posé par Ricœur de
la « juste mémoire », par laquelle le travail de mémoire rejoint le
travail du deuil, pour échapper tant aux abus de l’oubli qu’aux abus de mémoire[30].
La troisième difficulté ou angoisse est
celle de l’irréversible, du caractère irréparable du passé. Nous rêvons parfois
de pouvoir revenir aux portes du passé, de répéter pour bifurquer autrement et
faire en sorte que ce qui a été ne soit pas arrivé, et que surgisse ce qui
aurait dû être. Face à cette irréversibilité du temps, qui nous enferme dans
les suites de ce que nous avons fait, comme dans un sortilège, Hannah Arendt
affirme que nous disposons d’une dernière faculté, celle de pardonner. Quand le
passé, malheureux ou même heureux, ne passe pas, il faudrait pouvoir en être délié et délivré. Le
pardon est cette faculté de délier, de même que la promesse est la faculté de
lier. Mais le pardon n’a rien de magique. Il suppose au contraire de renoncer
au rêve de toute puissance magique qui voudrait abolir le passé : on ne
peut changer le passé, revenir en arrière, le temps ne peut être changé, c’est
une terre inaccessible. Tout ce que l’on peut c’est montrer d’autres avenirs
possibles du passé que l’actuel présent. Le pardon suppose aussi de renoncer au
rêve qui voudrait faire en sorte que tout le monde ait les mêmes souvenirs, la
même histoire, et que toutes les mémoires soient réconciliées : c’est
impossible, il y a toujours un conflit des mémoires. Tout ce que l’on peut
c’est accepter de relativiser l’étroitesse des points de vue. Enfin le pardon
n’est pas un « laisser tomber », et suppose un travail de mémoire,
même s’il s’agit d’une manière de se souvenir telle que l’oubli devient possible,
pour revenir au présent ordinaire. Le travail du pardon passe par ce deuil qui
fait la séparation entre ce qui est fini et ce qui n’est pas fini[31].
C’est d’ailleurs la fonction vitale de la
mémoire que de repousser le passé, de même que le travail de l’attente est de
repousser le futur, et le sujet ne cesse ainsi de séparer les temps,
d’introduire une discontinuité, un hiatus, un intervalle et presque un
anachronisme qui fait le temps humain, un temps éthique. Avec le pardon comme
avec la promesse ou le récit, on ne se pardonne pas tout seul, mais c’est avec
l’autre et par autrui que l’on peut découvrir la puissance du pardon, la
possibilité de tout voir autrement. L’idée même de répétition ou de reprise selon Kierkegaard correspond à cette acceptation,
sinon à cette approbation de ce qui a été, une approbation assez puissante pour
faire voir ce que l’on n’avait jamais vu, et qui soudain est simplement là.
Encadré n°6 : Soren
Kierkegaard, La reprise[32].
La reprise est
le terme décisif pour exprimer ce qu’était la « réminiscence » (ou
ressouvenir) chez les Grecs. Ceux-ci enseignaient que toute connaissance est un
ressouvenir. De même, la nouvelle philosophie enseignera que la vie toute
entière est une reprise. Le seul et unique philosophe moderne qui en ait eu le pressentiment est Leibniz.
Reprise et ressouvenir sont un même mouvement, mais en direction opposée ;
car ce dont on a ressouvenir a été : c’est une reprise en arrière ;
alors que la reprise proprement dite est un ressouvenir en avant. C’est
pourquoi la reprise, si elle est possible, rend l’homme heureux, tandis que le
ressouvenir le rend malheureux, en admettant, bien entendu, qu’il se donne le
temps de vivre et ne cherche pas, dés l’heure de sa naissance, un prétexte (par
exemple qu’il a oublié quelque chose) pour s’esquiver derechef hors de sa
vie. L’amour selon le ressouvenir est le seul heureux, a dit un auteur. En quoi
il a parfaitement raison, à condition, toutefois, de se ressouvenir que cet
amour a d’abord rendu l’homme malheureux. En vérité, l’amour selon la reprise
est le seul heureux. (…) La reprise est une épouse aimée, dont on ne se lasse
jamais ; car c’est du nouveau seulement qu’on se lasse. Du vieux, on ne se
lasse jamais et, quand on l’a devant soi, on est heureux. Seul est vraiment
heureux celui qui ne s’abuse pas lui-même dans l’illusion que la reprise
apporterait du nouveau ; car, c’est alors qu’on s’en lasserait. Il
appartient à la jeunesse d’espérer, à la jeunesse de se ressouvenir ; mais
il faut du courage pour vouloir la reprise. Celui qui veut seulement espérer
est lâche. Celui qui veut seulement se ressouvenir est voluptueux. Mais celui
qui veut la reprise est viril ; et il est d’autant plus profondément homme
qu’il a su plus énergiquement la prendre en charge. Par contre, celui qui ne
saisit pas que la vie est une reprise, que la reprise est la beauté de la vie,
s’est jugé lui-même ; il ne mérite pas mieux que ce qui va lui
arriver : il périra. Car l’espérance est un fruit alléchant qui ne
rassasie pas ; le ressouvenir est un piteux viatique, qui ne rassasie
pas ; mais la reprise est le pain quotidien, une bénédiction qui rassasie.
Quand on fait le tour de l’existence, on doit s’apercevoir, si on a le courage
de le comprendre, que la vie est une reprise dont on a le plaisir de se
réjouir. Celui qui n’a pas fait le tour de la vie, avant de commencer à vivre,
n’arrivera jamais à vivre. (…) Supposons que Dieu lui-même n’ait pas voulu la
reprise : le monde n’aurait jamais existé. Ou bien Dieu aurait suivi les
plans faciles de l’espérance, ou bien il aurait tout rappelé à sa mémoire, pour
le garder dans le ressouvenir. Mais il ne fit pas. Le monde subsiste donc et il
continue de subsister parce qu’il est une reprise.
On a vu comment, avec le temps, tout
s’efface. En face de cette terrible « simplification » se développe
un procès de « complexification » qui n’est sans doute pas moins
terrible. La croissance des échanges, et même des dettes, est une des formes de
cette complexification, qui exclut tout ce qui n'est pas capable d’y entrer. Le
pardon, le récit, et la promesse seraient alors, à l’échelle de nos formes de
vie, diverses manières de garder une mémoire vivante de ce qui a été, de puiser
dans l'immémorial des générations de quoi attester ce qui résiste à l’entropie,
à l'universelle indifférence. Mais ils seraient aussi ce qui en nous perd son
temps, badine, et se refuse à anticiper l'événement, le surgissement présent ;
par là ils s’opposent à l’augmentation infernale de la maîtrise du temps.
Bibliographie sélective
- Olivier Abel, Le pardon, briser la dette et l'oubli, Paris, Autrement 1991.
- Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1958), trad. fr., Paris, Calmann-Lévy, 1961.
- Gaston Bachelard, La dialectique de la durée, Paris, Presses Universitaires de France, 1950, et L’intuition
de l’instant, Paris, Stock 1992
- Karl Barth, Dogmatique IV/1* (1953) trad. fr,
Genève, Labor et Fides, 1966.
- Henri Bergson, Matière et mémoire, Paris, Presses Universitaires de France, 1946.
- Rudolf Bultmann, Histoire et eschatologie (1957), trad. fr., Neuchâtel, Delachaux et Niestlé,
1969.
- Gilles Deleuze, Le pli, Leibniz et le baroque, Paris, Minuit, 1988.
- Gilles Deleuze, Le bergsonisme,
Paris, Presses Universitaires de France, 1966.
- André Gounelle, Le dynamisme créateur de Dieu, Paris,
van Dieren, 2000.
- Martin Heidegger, Etre et Temps (1927), trad. fr.,, Paris, Gallimard, 1986, 19987.
- Soren Kierkegaard, La reprise (1843) trad. fr., Paris, Garnier-Flammarion, 1990.
- Emmanuel Levinas, Le temps et l’autre, Paris, Presses Universitaires de France, 20049.
- Jean-François Lyotard, L’inhumain, causeries sur le temps, Paris, Galilée, 1988.
- Jürgen Moltmann, Théologie de l’espérance (1964), trad. fr., Paris, Cerf-Mame 1970.
- Paul Ricœur, Temps et récit, 3 volumes, Paris,
Seuil, 1984.
- Paul Ricœur,
Soi-même comme un autre, Paris, Seuil,
1990.
- Paul Ricœur, Penser la Bible, Paris, Seuil, 1998.
- Paul Ricœur,
La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris,
Seuil, 2000.
- Alfred N. Whitehead, Procès et réalité. Essai de cosmologie (1929) trad. fr., Paris, Gallimard, 1995.
[10] Saint Augustin, Les confessions, livre XI, trad. fr, Paris, Gallimard (Bibliothèque
de la Pléiade, tome 1, Paris, 1998. Cf. l’étude approfondie des Confessions proposées par Jean-Luc Marion, Au lieu de soi. Approche d’Augustin, Paris, Presses Universitaires, 2008.
Olivier Abel
Publié « Ethique du
temps »,
Introduction à l’éthique,
sld D.Müller et JD Causse,
Genève, Labor et
Fides, 2009.
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)
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