L'aventure technique et son horizon planétaire*
« Tu es terre, tu es cosmos. »
L’entrée dans l’ère planétaire est chargée de tant de possibilités exaltantes et angoissantes, de tant de contradictions internes, qu'il est difficile d'embrasser et de dominer l'événement avec la sagesse du regard qui le considérerait avant de le juger.
Cette sagesse du regard, les « militaires » et les « moralistes » nous en obstruent le seuil : les premiers - qui sont peut-être surtout des civils -, sont obsédés par l'incidence de l'atome et du Spoutnik sur la politique de puissance des blocs militaires ; cette obsession leur bouche la vue et les empêche de percer jusqu'aux effets durables de cet épisode technique sur l'espèce humaine et sur la façon dont elle comprend sa destination ; les questions de balistique et d’arme absolue passeront (peut-être), mais la question durera : Qu'advient-il de l'homme - et du sens de l'homme -, quand il accède à un tel pouvoir ? Jusqu'à quel point l'homme se change-t-il lui-même en changeant son pouvoir sur les choses ?
Une telle question, les « moralistes » la posent certes et mieux que les « militaires » ; mais leur hâte à juger et à condamner les fait rêver à reculons et regretter une époque qui d'ailleurs ne serait pas non-technique, mais seulement moins technique. Ne nous empressons pas de nous lamenter, de nous effrayer ; essayons de comprendre ce qui arrive à l'homme, ce qui nous arrive.
Je voudrais situer l'épisode récent par rapport à l'aventure technique dans son ensemble. Que signifie pour l'homme cette aventure ? comment le touche-t-elle ?
Il me semble que la civilisation technique commence à concerner l'homme quand elle devient déterminante pour son genre de vie ; cela ne débute vraiment qu'avec les révolutions industrielles successives : notre civilisation est la première dont on peut dire avec Eric Weil* qu'« elle se comprend et s'organise en vue d'une lutte progressive avec la nature extérieure ». Que cette lutte soit autre chose qu'un moyen de subsister, mais qu'elle devienne une manière d'exister - que la société moderne se comprenne selon cette tâche primordiale, que la technique lui soit essentielle, et non accessoire, secondaire, accidentelle, voilà le fait nouveau, voilà le changement de l'homme dont il faut essayer de comprendre la portée. Car tant que la lutte contre la nature ne fournit qu'un moyen de survivre physiquement mais ne fournit pas une des catégories fondamentales de la vie humaine, tant que le « sacré » de l'homme - son essentiel, son nécessaire, son primordial - exclut ce thème de la lutte contre la nature, la technique n'est pas déterminante ; elle n'appartient pas à la définition de l’être humain. Il y a toujours eu une composante technique de la vie humaine ; mais il n'y a pas toujours eu une civilisation technique ; il y a toujours eu une composante technique de la vie humaine : en effet dès qu'il y a homme, il y a outil et conservation de l’outil ; et il y a outil, comme il y a parole (signe, dessin, symbole) et comme il y a institution (distinction d'un permis et d'un défendu, commandement et obéissance, distribution de « rôles sociaux » et répression des transgressions). Outil, signe, institution s'impliquent mutuellement : car l’outil, finalement, procède du pouvoir de transformer les choses par la parole, et selon un ordre prescrit. On peut retourner ces trois notions comme on veut, chacune renvoie aux autres. En ce sens il n'y a pas de commencement de la technique postérieur à celui de l'humanité ; le commencement de la technique se confond avec le commencement de l’humanité, qui tout à la fois travaille, parle et met en ordre ses relations sociales.
Mais s'il y a toujours en une composante technique de la vie humaine, l'homme ne s'est pas toujours considéré et compris comme homme par la technique ; il n'a pas toujours tenu la technique pour « essentielle », c'est-à-dire pour un élément de sa définition et de sa destination.
C'est cette conscience nouvelle de l'homme que je voudrais essayer de déchiffrer par une série d'approches. Je vois trois points d’impacts de la technique dans le genre de vie de l'homme ; le troisième, le plus pénétrant et le plus intime, est celui que je vise à travers les deux autres.
L'homme est touché par la civilisation technique en tant qu'il travaille - en tant qu'il consomme -, en tant qu'il se comprend ; ou si vous voulez, en tant qu'il fait - en tant qu'il jouit -, en tant qu'il se considère.
I
L'homme-travailleur est lui-même atteint de multiples façons par 1a civilisation technique.
L'effet massif le plus spectaculaire est assurément la diminution de la peine du travail ; diminution en quantité et en qualité : le temps de travail diminue globalement, tandis que les travaux dangereux, douloureux, fatigants, se font plus rares (que l’on songe au malheur du portage dans toutes les sociétés pré-techniques).
En contrepartie l'éclatement des métiers anciens dans des tâches parcellaires et répétées altère gravement le sens du travail et la conscience du travailleur ; on dirait que la diminution de la peine physique est payée par l'apparition d'un mal d'un nouveau genre, un mal d'insignifiance (au sens propre du mot), fait de non-valeur et de monotonie, un mal « d'ennui », plus psychologique que le mal de « pénibilité ». Pour lutter contre ce mal – ce qui est plus utile que le déplorer - il faut inventer de nouvelles ripostes : lutter contre la fixation du travailleur à un poste de travail par une formation professionnelle polyvalente et une permutation des postes de travail, donner au travailleur une vue d'ensemble du travail et des postes de travail, veiller à la culture générale à l’intérieur même de l'enseignement technique, enfin et surtout compenser par la responsabilité des travailleurs dans l'entreprise le morcellement du travail lui-même.
Un troisième facteur ou groupe de facteurs est d'ailleurs à l’œuvre, qui compense jusqu'à un certain point (et pour quelques uns au moins) le péril de destruction, plus psychique que physique, qui menace le travail moderne : de nouveaux métiers complets apparaissent : constructeurs, dessinateurs, réparateurs de machines ; le secteur « tertiaire » pousse à la fois à l'intérieur des entreprises industrielles (services commerciaux, publicité et vente) et surtout à l’extérieur (administration, professions libérales, « services » de toutes sortes).
L'entrée dans l'ère interplanétaire modifiera-t-elle la balance des effets de la technique sur le travail et le travailleur, de ces effets que nous avons placés sous trois rubriques (diminution de la pénibilité, progrès de l'insignifiance, développement du secteur tertiaire) ? Il me semble que nous sentons tous que cette question n'est pas la vraie question ; nous n'attendons pas de changement immédiat de notre façon de travailler ; le voyage interplanétaire est au sens propre du mot un alibi par rapport au travail, pour longtemps encore rivé à la terre ; par contre notre façon de comprendre la place de l'homme dans le monde est dès maintenant touchée, émue, bouleversée, par les perspectives de cette ère nouvelle ; et même si le travail des hommes doit être changé, les changements seront non de nature, de qualité, mais seulement de quantité : moins de temps de travail, moins de fatigue, peut-être une diminution des travaux parcellaires et ennuyeux et une augmentation du tertiaire.
Mais ces changements quantitatifs sont peu de chose à côté du bouleversement qui affecte notre conscience d'être terre et poussière. Il est même frappant que tout le monde a le sentiment que la maîtrise de l'espace interplanétaire (cela est moins vrai de l'usage de l'énergie atomique et thermonucléaire) ne changera pas foncièrement la condition du travail humain sur cette terre, mais qu'elle change dès maintenant autre chose : notre rapport au Cosmos ; pour l’instant, c'est même le contraire d'une amélioration de la condition ouvrière qui se produit : les sommes fantastiques qui sont et qui seront jetées dans le gouffre des machines célestes sont dès maintenant prélevées sur le secteur social, en tout cas sur les sommes qui pourraient alimenter un fonds international d'aide aux pays sous-développés, précisément parce qu'il s'agit d'autre chose que d'améliorer le travail des hommes, parce que le rêve interplanétaire vise plus loin que le lien de l'homme à la Terre, qui sous-tend le travail humain. Par rapport au travail concret et à ses conditions d'installation terrestre, l'ère interplanétaire, même réalisée, est un rêve, un interlude ; c'est l’irruption de Jules Verne et de la science-fiction dans la demi-crasse quotidienne.
II
L’homme est ensuite atteint par la civilisation technique en tant que consommateur. Et il est atteint, ici aussi, de façon diverse et contradictoire.
A la diminution globale de la peine du travail correspond l'élévation globale des niveaux de vie. Le mieux-vivre est-il un mieux-être ? Oui, à en croire les mots ; on parle de bien-être comme si c'était mieux-être que mieux-vivre. Et c'est vrai, sinon absolument (car ici aussi il y a des contreparties et un prix à payer), mais relativement. Des hommes mangent qui ne mangeaient pas, se logent qui n'avaient pas de couvert, s'habillent qui étaient nus ou en guenilles, se chauffent qui avaient froid, se soignent qui étaient livrés aux fléaux des maladies. Des hommes lisent et accèdent à une culture élémentaire et de masse qui étaient analphabètes. Tout ça, c'est positif.
Le grand fait contemporain, c'est que des masses humaines dont l'unité de compte est le milliard, sont en train de passer un seuil au-dessous duquel la dureté du travail et la dureté de la vie quotidienne étaient un obstacle insurmontable à toute requête d'indépendance personnelle, de responsabilité sociale et politique, à toute prise de conscience d'un rôle historique et à toute vie de culture, celle-ci étant réservée à des élites jusqu'ici seules soustraites au besoin.
La contrepartie de cette élévation globale du niveau de vie, c'est la dépendance croissante de ce que nous appelons notre bien-être à l’égard des machines qui sont spécifiquement des machines du mieux-vivre. Ce second phénomène porte la marque directe de la technique ; l’élévation des niveaux de vie était encore un effet de la productivité du travail par le moyen du machinisme industriel, c’est-à-dire dire des machines de production ; la vie de loisir a un rapport plus direct avec la technique par sa dépendance immédiate à des machines d'une autre sorte, les machines d’usage ou de jouissance : les unes sont des machines de relation ou de transport au sens large du mot (de la poste et du télégraphe à la voiture, au train, au bateau et à l’avion) ; d’autres sont des machines de l’installation humaine, liées à l’habitat (de l’éclairage au chauffage, à la machine à laver et à l’outillage ménager) ; on pourrait dire que ces machines de bien-être sont aussi des machines de production qui soulagent le travail domestique ; mais ce travail ne rentre pas dans le travail productif de biens. D'autres machines encore sont des appareils de culture (du journal à la radio, du cinéma, à la télévision).
Nous sommes ainsi en face d'une réalité très complexe, très équivoque : car à mesure que des masses plus nombreuses accèdent à la jouissance des biens de consommation (que les élites avaient monopolisées en raison de leur rareté pour développer une vie indépendante, intéressante et intelligente), ces machines de bien-être exercent une action insidieuse de mise en esclavage et de blocage au niveau d'une civilisation de pacotille qui répand les prestiges du même plastique, du même ripolin, du même néon, du même film stupide, de la même littérature de bas étage, d'un bout à l'autre de la terre. Ambiguë et déconcertante victoire sur le malheur... Ouvert au repos et au loisir par les machines de bien-être, ouvert à la connaissance du monde par l'écriture et la lecture, par le cinéma et la radio, l'homme est en même temps livré à des loisirs médiocres, livré à une sorte de sous-culture anonyme, inodore et sans saveur, identique à elle-même à travers le monde. La même humanité qui accède en masse à une culture minimale est menacée d'être bloquée en masse au niveau des sous-produits des grandes cultures.
Il n'y a pas lieu, pour autant, de gémir et de regretter une époque révolue, mais de répondre par une riposte appropriée aux problèmes nouveaux que pose une civilisation de masse ; à nous de chercher quelles ressources offrent précisément ces mass media que nos pères ignoraient, et comment on peut les combiner avec les moyens classiques de culture des civilisations d'élite qui ont précédé notre époque. Mais pour riposter efficacement aux menaces de destruction silencieuse et sournoise que recèle notre civilisation, en tant qu'elle est une civilisation technique, il faut accepter les données du jeu, comprendre les ressorts et les ressources de notre époque, l'aimer dans ses problèmes propres, dans la conviction qu'elle n'est ni meilleure ni pire qu'une autre, mais simplement autre.
L'ère interplanétaire changera-t-elle notre usage des techniques de bien-être ? Pas fondamentalement, du moins dans un avenir prévisible. Plus encore que le travail humain, le loisir humain est lié à l'installation géographique, terrienne, de l’homme. Le Cosmos extra-terrestre peut devenir un lieu d’exploitation et de conquête, bref le théâtre élargi de la lutte avec la nature, constitutive du travail organisé des sociétés modernes, mais l'exploration du Cosmos ne peut concerner, dans un avenir prévisible, le bien-être et la culture (sinon de la façon dont nous dirons tout à l’heure et qui concerne la compréhension de l'homme et de sa place dans le Cosmos) ; les instruments de culture - le livre, le tableau, le film, le journal, etc.- sont liés à des édifices humains qui sont des formes de 1'habitat terrestre. Il y a, par l'édifice - temple, palais, maison, bibliothèque, musée - un lien pour longtemps indissoluble entre la culture et la Terre.
Le lien de l’homme à la Terre par le moyen du travail est plus lâche que le lien de l'homme à la Terre par le moyen de la culture ; la culture est liée à l'acte d'habiter et d'édifier la maison ; de cet acte, nous n'entrevoyons aucune révolution fondamentale. Le Cosmos extra-terrestre sera longtemps objet de voyage avant de pouvoir devenir - si jamais il le devient - lieu d'Habitation et d'Edification d'une culture. Ici encore l'ère interplanétaire pénètre dans la consommation, le loisir et la culture, comme un rêve réalisé, comme une bouffée d'exotisme. Mais c'est précisément ici qu'apparaît son sens le plus décisif.
III
L’ère inter-planétaire concerne directement, et cela dès maintenant, notre manière de nous comprendre nous-même, de comprendre la place de l'homme dans le Cosmos, de comprendre son attitude en face de lui. C'est le niveau de plus grande profondeur auquel la civilisation technique nous atteint : c'est à ce niveau aussi que le Rêve, que le Voyage, que 1'Exotisme sont révélateurs du sens de toute l’entreprise technique.
Une expression est revenue sans cesse dans cette analyse : l’idée d'une lutte progressive avec la nature extérieure. C'est la grandeur et la limite de l'idée de travail, si longtemps méprisée et si démesurément louée aujourd'hui, d’avoir pour contrepartie cette attitude de lutte avec la nature. Tant que la technique n'a pas été déterminante – c’est-à-dire tant qu'elle n'est pas devenue une partie de l’essentiel et du nécessaire humains -, le travail n'a pas non plus fait partie de la définition de l'homme : le travail est longtemps resté du côté des valeurs « serviles », c’est-à-dire des valeurs d'esclavage, qui sont des non-valeurs. Seule la parole était « libérale », c'est-à-dire le fait de l'homme libre, de l'homme tout court ; non que tout ce qui est « libéral » fût contemplatif pour l'homme grec, qui est resté notre modèle implicite dans cet ordre d'idées ; jusqu'à la révolution industrielle, la vie « libérale » contient, outre la contemplation (la theoria), une espèce d'action, l'action politique et économique ; mais cette praxis, bien qu'inférieure à la contemplation, n'est pas vraiment « travail » ; c'est encore un attribut de la parole, de la parole qui conseille, qui commande, qui contrôle ; l'homme qui gère sa maison, son domaine (c'est là l'origine de « l'économique »), l’homme qui gouverne la cité (c’est l’origine du « politique »), ne travaille pas, car il ne lutte pas directement avec la nature, - comme l'esclave.
Pour que le travail devienne une valeur positive et fasse partie du « sacré » humain - de l'essentiel et du nécessaire - il a fallu une véritable conversion mentale : il a fallu que le désir de conquérir le monde, de devenir « maître et possesseur du monde », l'emporte à l'époque de la Renaissance sur les valeurs de repos et de contemplation ; alors on voyage, alors on explore la Terre, alors on fabrique des machines, même inutiles et amusantes : horloges, fontaines, automates ; l'homme explorateur et machiniste, avant même l’existence d’une grande industrie, a changé d'attitude à l'égard du monde : il ne se contente plus de contempler, de regarder, d'admirer ; il veut dominer et posséder. Il l'a toujours fait, accessoirement, secondairement, pour subsister ; il le fait maintenant pour exister, pour être homme.
Ce changement d'attitude est donc double : c'est une promotion de la valeur travail du côté de l'homme, c'est une transformation de la manière d'apparaître du monde d’autre part ; en même temps que l'homme trouve une dignité en tant qu'il travaille, le monde lui apparaît comme une nature à vaincre. C’est ce thème fondamental du monde comme nature à vaincre - corrélatif de la promotion de la valeur-travail - qui va, dans l'ère interplanétaire, s'étendre de la Terre au Cosmos.
En effet le changement d'attitude en face de la nature - dans la mesure encore une fois où il devient un moyen pour l'homme de se comprendre et pas simplement de survivre et de lutter contre la mort -, bien qu'il concernât en principe la nature totale est resté confiné jusqu'à nos jours à la Terre ; la nature à conquérir, ce fut d'abord la bonne vieille Terre d'où Adam tire son nom – Adam veut dire le Terreux -, et à la poussière de laquelle il mêle sa poussière, une fois mort. Sans doute l'âge industriel, sous sa forme bourgeoise, oppose l'industrie à la soi-disant fécondité de la Terre ; l'industrie, c'est l'homme ; et l'agriculture, c'est encore l'homme ; car la nature n'est féconde, et ne crée des richesses, que par la médiation de l'homme industrieux ; finie l'ère des « physiocrates », commence celle de l'homme producteur. Ici Marx admire Adam Smith et son apologie de l'industrie aux dépens de la nature. Ainsi, en niant la fécondité de la nature, et en privilégiant l’acte industriel de l'homme, la pensée bourgeoise annonce, avant la pensée des technocrates et des planificateurs socialistes, le déclin de la Terre, en tant que référence natale, vitale et mortelle de l'homme. L’homme devient virtuellement capable d'émigrer, du jour où son rapport à la terre n'est plus rapport nourricier mais rapport industrieux ; du jour où la terre est considérée comme une mine de matériaux, plutôt que comme une source de vie.
Mais, jusqu'à notre époque, cette extension du rapport de lutte et d’exploitation de la Terre au Cosmos est restée virtuelle ; la première raison, bien entendu, c'est que l'homme n'en a pas les moyens ; mais plus profondément que l'absence de moyens, quelque chose en barre même le rêve et le désir : l'Industrie fixe l’homme à la Terre ; la conquête de la Terre ronde et finie occupe l'homme entièrement ; et cette emprise de l'homme sur la rotondité et la finitude n'est pas achevée ; non seulement toute la terre n’est pas explorée, mais la rencontre de toutes les civilisations est à peine amorcée ; la création d'une unique civilisation, d'une unique politique, d'une unique culture, n’est même pas en vue ; or la terre ne sera complètement sphérique que le jour où elle sera entièrement enveloppée par une unique humanité qui l'enserrera dans une unique économie, une unique politique, une unique culture. Il se peut que ce jour n'arrive jamais ; il se peut aussi que, s'il arrive, ce soit un jour de malheur.
On comprend dès lors que l'homme technicien ait été jusqu'à maintenant absorbé et obsédé par la conquête de la Terre et que l'attitude dominatrice et conquérante à l'égard de la nature se soit refermée sur la Terre. (On verra pour finir que par certains côtés le rêve cosmique est un aspect et un moyen de la lutte pour la domination terrestre en même temps qu'une entreprise nouvelle par rapport à cette vieille lutte.) Ce souci de la Terre, de la domination de la Terre, a été si obsédant que le Ciel est demeuré, longtemps après la Renaissance et à l'époque où l'Industriel l'emporte déjà sur le Physiocrate, objet de contemplation, tandis que la Terre était pleinement objet d'action et de lutte. Ainsi la Renaissance a révolutionné l'image du Ciel, mais non l'attitude à l'égard du Ciel ; la sphère des fixes éclate, la figure du monde fini, figure parfaite, fermée, rassurante, se dissipe ; et Pascal, deux siècles après cette rupture, frémit encore : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » Mais le passage du fini à l'infini dans la représentation du Ciel consacre, plutôt qu'il n'ébranle, l'attitude contemplative de l'homme à l'égard du Ciel. A la fin du XVIIIe siècle, l'émotion cosmologique qui rattache le cœur humain au monde infini reste encore parente de la contemplation antique du monde fini : un homme aussi rationaliste que Kant pourra terminer par ces mots sa philosophie morale : « Deux choses remplissent le cœur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. » . Ainsi le prestige du Ciel intangible est encore intact ; il est même si grand que la transcendance du ciel par rapport à l'homme corporel et à son action peut servir de métaphore à celle de la loi morale par rapport à la volonté. Le Ciel est Sublime, comme est digne de Respect l'impératif catégorique. Sublime et Respect sont ainsi les deux sentiments contemplatifs qui subsistent au cœur de Kant, de ce rationaliste qui pourtant fut le premier à se représenter l'entendement lui-même comme un travail de construction et de production.
Bref le Ciel, jusqu'au seuil de l'ère interplanétaire, on ne le touche pas, ou ne le manipule pas, on ne « l'agit » pas, on le regarde. La fine lame qui sépare la Theoria et la Praxis, la Contemplation et l'Industrie, passe entre le Ciel et la Terre.
L'entrée dans l'ère interplanétaire c'est, avant tout, le déplacement de cette frontière de la Praxis, l'empiètement de la Praxis sur le domaine du Ciel, objet de Contemplation et symbole de transcendance. Le Ciel est en train de devenir domaine d'action, terme de convoitise, de domination, de possession. Ce n'est pas par hasard que l'on trouve un pays marxiste à l'avant-garde de cette entreprise de conquête cosmique : plus profondément peut-être qu'une théorie des contradictions historiques de la lutte des classes et de la dictature du prolétariat, le marxisme est une théorie des relations dialectiques entre la nature brute et l'histoire humaine, une théorie activiste et pragmatique des relations de l'homme et du Cosmos et l'on peut se demander si son empreinte la plus profonde sur la culture humaine ne sera pas celle d'une apologétique de l’homme travailleur en lutte contre la nature plutôt que celle d'une apologétique du Parti prolétarien.
IV
Cette inclusion du Ciel dans le champ de la nature contre laquelle l'homme est en lutte est l'« événement » devant lequel une part de nous-même se réjouit et une autre s'inquiète.
Oui, une part de nous-même se réjouit, car le déplacement de la frontière de l'action à l'intérieur du champ du sublime manifeste un aspect fondamental de notre vocation d'homme. L’homme biblique n'est pas contre : le Psaume 8 associe la gloire du Dieu Créateur, la gloire de l'homme dominateur :
Yahvé, notre Seigneur,
Qu'il est grand ton nom par toute la terre !…
A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts,
La lune et les étoiles que tu fixas,
Qu'est donc le mortel, que tu en gardes mémoire,
Le fils d'Adam, que tu en prennes souci ?
A peine le fis-tu moindre qu’un dieu,
Le couronnant de gloire et de splendeur
Tu l'établis sur l’œuvre de tes mains,
Tout fut mis par toi sous ses pieds...
Cet empire sur les œuvres de Dieu, rien n'indique qu'il soit borné par décret divin, à la terre. Quand Genèse 1, 28 dit : « Emplissez la terre et soumettez-la », le mot terre n'a aucune intention restrictive : la terre c'est le Cosmos, comme l'atteste le Ps. 8 qui est de la même veine que le premier chapitre de la Genèse. Absolument parlant, il n'y a aucun privilège du Ciel qui le soustraie à l’empire humain ; tout est création ; la lune et le soleil ne sont pas des dieux : les astres ne sont pas sacrés ; c'est la Genèse qui les a réduits prosaïquement à de simples luminaires, à de pragmatiques lampadaires destinés à l'homme. La représentation de cette destination est certes naïve, - « pour éclairer la terre » dit Genèse 1, 17, l’un pendant le jour, l'autre pendant la nuit ! Mais l’idée est déjà là : les astres-luminaires sont livrés à l'empire de l'homme et l'homme cesse d'être livré au service des astres dieux. Tout est création, donc, tout est offert à l’homme pour qu'il règne.
Mais une autre part de nous-même s'inquiète : car l'attitude d'où procède cette nouvelle phase de la conquête, l’attitude de domination et de possession, étendue à l'ensemble du Cosmos, marque en même temps le refoulement et l'étiolement d'une autre attitude qui est aussi essentielle à l'homme : l’attitude d'accueil, d'admiration, de communion. Le prix de la dignité, du travail humain, c'est la perte de contact avec les choses en tant que signes, que paraboles.
L'exemple du Ciel est remarquable ; Eliade montrait naguère que, dans les religions les plus primitives, le Ciel est le symbole de la Transcendance du Tout Autre, du parfait, de l'intact. L'homme, à mesure qu'il étend son rapport de lutte, de possession, à plus de choses, ruine ainsi les racines symboliques de son existence spirituelle. Nous vivons dans un monde légitimement désacralisé, en ce sens que ce monde recèle de moins en moins « d'idoles », du moins d'idoles tirées de la nature, mais ce même monde recèle aussi de moins en moins « d'images » (et idole veut dire image), de symboles, de chiffres ; et hélas aussi de plus en plus d'idoles tirées de l'histoire.
Cette subtile destruction de « l'imagier » cosmique et des puissances d’admiration et de participation ne serait pas si terrible si elle n'allait pas dans le même sens que la subtile destruction du travail par l'ennui et l'insignifiance et que la subtile destruction du bien-être par la bêtise du loisir. La diminution de la peine des hommes, l'augmentation du bien-vivre et du bien-être, l'accroissement du pouvoir de l'homme sur le Cosmos sont payés par une sourde progression du non-sens, qui double de son ombre menaçante la promotion de l'homme travailleur.
Que conclure de cette prise de conscience ? Non point que tout est perdu, parce que tout est menacé. Tout a toujours été menacé. L'homme, c'est un risque terrible dans l'empire de la Création.
Ce qu'il faut conclure, c'est que plus l'homme augmente son pouvoir, plus devient aigu le problème des fins, plus devient aigu aussi le problème du salut de cet homme conquérant.
Ce que la Bible nous dit de l'homme, ce n'est pas que son pouvoir doit être limité. Ça, c'est une idée grecque. Il n'y a pas de mesure du pouvoir de l'homme. Le pouvoir de l'homme est illimité, en avant de lui, du côté des choses ; mais ce pouvoir, illimité par destination, est un pouvoir devenu malade, révolté contre Dieu et meurtrier de l'homme. Quand ce pouvoir n'est plus limité intérieurement par l'amour de Dieu et latéralement par l'amour du prochain, il est délirant. Le problème du salut n'a pas d'autre signification par rapport à l'aventure technique de l'homme : il n'implique aucune limitation quantitative de ce pouvoir, mais concerne la guérison de son origine. Le message de la Sagesse biblique n'est pas changé par l’ère interplanétaire, il est seulement rendu plus urgent, en un temps où le pouvoir de l'homme devient plus grand.
Je voudrais pour finir illustrer cette affirmation que la seule mesure du pouvoir n'est pas une mesure quantitative mais une mesure intérieure, celle de l’amour de Dieu, et que le service de l'homme en est le signe extérieur ; ce qui m'inquiète dans la façon dont l'homme entre dans l'ère interplanétaire, c'est que le service de l'homme n'en est pas le mobile direct ; d'une part en effet la conquête du Cosmos est entachée par la politique de prestige des blocs ; elle a un aspect de propagande et de séduction à l’égard des nations qu'on appelle non-alignées ; elle est ainsi un aspect de la lutte pour la domination de la Terre et comme la projection fantastique et le détour délirant de cette domination terrestre ; c’est par rapport à la Terre qu’elle prend son sens politique.
D'autre part cette lutte de prestige qui fait de la conquête de l’espace une annexe et un moyen de la conquête de la Terre, coûte cher ; j'y ai fait allusion plus haut : la dépense gigantesque que représente « la course à la lune » se fait, pour l'instant, aux dépens des hommes ; toute une partie de l'humanité ne mangera pas à sa faim, les milliards mis dans les Spoutniks et autres Pamplemousses se sont littéralement soustraits aux hommes et la conquête du Ciel sera un fantastique alibi, une fabuleuse digression, une coupable désertion du service des hommes. Le paradoxe n'est pas mince : les hommes sont en train d'oublier la Terre pour le Ciel et de « fuir d’ici-bas là-haut » dans un simulacre bouffon du platonisme ; mieux que la religion qui, selon Lénine, oublie la Terre pour le Ciel, les voyages interplanétaires peuvent devenir l'opium du peuple.
Mais cela prouve seulement que la conquête du Cosmos, à quoi l'homme est pourtant destiné, n'est pas une entreprise innocente. Seul le service de l'homme peut lui donner une règle et un sens. Et le service de l'homme à son tour requiert d'ailleurs sa règle et son sens.
Paul Ricœur
Publié dans « Paul Ricœur, Histoire et civilisation »,
Introduction et édition de 9 textes de Ricœur
parus dans la revue du Christianisme Social,
Autres Temps n° 77-78 Printemps 2003
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

Notes :
* Rapport présenté en 1958 au Congrès du Christianisme social – ndlr.
* Eric Weil, Philosophie Politique, Paris : Vrin, 1956, p. 61