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Paul ricœur
Histoire et civilisation
9 textes jalons pour un christianisme social

 

L'insoumission*

L’insoumission des jeunes Français réfractaires à la guerre d'Algérie nous pose deux problèmes qu'il importe de ne pas mélanger, même s'ils renvoient l'un à l'autre. Premier problème : conseillons-nous l'insoumission aux jeunes qui veulent bien nous consulter ? Deuxième problème : un jeune ayant choisi l'insoumission, devons-nous le condamner ?

Je réponds pour ma part : je ne conseille pas l'insoumission - et je dis pourquoi -, mais je refuse de condamner l'insoumission - et je suis prêt aussi à dire pourquoi devant un tribunal militaire, si quelque jeune me demande mon témoignage.

* *

Je commence par le second point, parce qu'il met en jeu les solidarités qui demeurent entre les insoumis et nous, même si nous subissons parfois cette solidarité de la part de gens qui nous « mettent dans le bain » malgré nous. Mais nous devons accepter que cette guerre nous engage aussi de cette façon-là !

1. La première solidarité qui demeure entre les insoumis et nous, c'est une analyse semblable de la guerre d'Algérie quant à sa signification profonde ; pour nous comme pour eux, c'est une guerre illégitime par laquelle nous empêchons le peuple algérien de se constituer en Etat indépendant comme tous les autres peuples d'Afrique.

Nous pouvons diverger sur la manière d'obtenir et d'assurer la représentation des intérêts et des droits des Européens d'Algérie dans le cadre d'un Etat qui serait pris en main par les Algériens : mais c'est à partir de l'hypothèse de l'indépendance algérienne que nous posons le problème; et nous pensons qu'il ne peut l'être avec sincérité et même avec efficacité qu'après avoir accepté sans réticence de le poser uniquement dans le cadre de l'indépendance algérienne. Cette option politique fondamentale et le jugement global qu'elle entraîne concernant la guerre d'Algérie, nous rendent solidaires de ceux qui ont tiré de ces prémisses d'autres conclusions pratiques que nous.

2. La seconde solidarité entre eux et nous concerne les moyens eux-mêmes, l’insoumission au service militaire est une forme de la non-coopération ; or nous sommes engagés inéluctablement dans une forme ou l'autre. de non-coopération, dès lors que nous tirons honnêtement les conclusions de l'analyse précédente.

Notre situation, en effet, est celle du complice : nous ne sommes pas des colonialistes ; nous sommes les complices des colonisateurs. Comment rompre cette complicité ? Je ne vois pas comment échapper à cette logique de la question. Que leur forme de non-coopération ne soit pas la nôtre, il suffit qu'ils nous rendent solidaires d'eux-mêmes si nous ne l'avons pas voulu, pour que nous portions la charge de cette solidarité devant l'opinion, voire devant les tribunaux.

3. Un troisième lieu de la solidarité nous vient du contexte politique de notre action. Ce contexte me paraît dominer par deux faits :

- D'une part, nous voyons s’amenuiser l’espoir que l’État - c'est-à-dire le général de Gaulle - discute avec ceux qui se battent des conditions d'une consultation loyale du peuple d'Algérie ; cette dérobade du pouvoir devant la question-clé qui commande la fin de la guerre rend de plus en plus étroite la marge d'action légale contre la guerre et pour la négociation. Nous n'avons pas le droit d'affubler les insoumis de je ne sais quelle « psychologie » (?) du désespoir, comme si ce resserrement du champ d'action n'était pas une situation objective qui détermine tous ceux qui font la même analyse des buts de guerre et de l'exigence de non-coopération.

- Second aspect du contexte politique : l'inertie de la gauche, Or cette inertie, nous la subissons nous aussi ; elle nous menace chaque jour de vacances et chaque jour ouvrable. C'est parce que les appareils politiques et syndicaux ne bougent pas que nous sommes à la recherche d'une action qui à la fois échapperait au charme, si j'ose dire, de l'inertie et ferait choc pour arracher le pays au sommeil politique.

Or qu'avons-nous réussi ? Si nous sommes en désaccord avec l'action des insoumis, nous avons au moins le devoir de modestie ; qui oserait les attaquer sur le chapitre de l'efficacité, quand tout le reste a le succès qu'on sait ? C'est ce devoir de modestie qui en dernier ressort rend solidaires toutes les tentatives de réveil de l'opinion.

* *

Ces remarques nous conduisent à affirmer, devant les tribunaux militaires s'il le faut, que les buts des insoumis sont les nôtres et leur action parallèle à tout autre effort fait ici ou là pour rompre la chaîne de complicité avec la guerre. Mais, elle ne nous conduirait pas personnellement à encourager positivement l'insoumission. Pourquoi ? Pour trois raisons.

1. Il me semble que la rupture avec l’État et sa contrainte inconditionnelle est une mesure extrême qui répond à un degré extrême de perversion de l’État, lorsqu'il a cessé d'être Etat de droit pour l'essentiel. Or, en dépit de l'illégitimité foncière, de la guerre que la France fait au peuple algérien, l’État a une base de légalité, une forme constitutionnelle, une assise dans l'opinion qui offrent encore des ressources d'action légale – et même illégales autres que l'insoumission - qui n'ont pas été épuisées.

J'accorde volontiers que c'est précisément sous la pression des insoumis que nous sommes amenés à explorer d'autres moyens d'action contre lu guerre d'Algérie. En ce sens leur action latérale sur les partis est plus significative que leur action frontale sur le cours de la guerre ; en quoi nous sommes de toute manière redevables aux insoumis. Mais c'est à mettre en œuvre ces autres moyens qu'ils nous poussent, me semble-t-il, plutôt qu'à les imiter ou à recommander qu'on les imite.

Ceci étant dit, encore une fois sur le ton du débat amical et sans prétention au monopole de la clairvoyance, il faut pourtant que le point de divergence soit discuté entre eux et nous. C'est plus qu'un divergence dans l'appréciation du degré de perversité de l’État français ; c'est une divergence dans l'estimation des droits de l’État qui n'est pas radicalement pervers, comme l'était apparu l’État nazi aux yeux des conjurés du 20 juillet 1944, lorsqu'ils ont opté en toute lucidité et responsabilité pour la trahison et même pour l'attentat terroriste sur la personne du chef diabolique. Je ne crois pas, que nous soyons dans la situation des résistants au nazisme.

2. Notre deuxième point de divergence concerne l'aide au F. L. N. Il me semble que le but, la paix par la négociation, veut que nous agissions seulement pour la paix, sans nous ajouter à la guerre. Le problème n'est pas de renforcer le F. L. N., mais de détacher les Français de la guerre et de les convaincre que la seule politique honnête est de négocier avec ceux qui se battent les conditions d'une consultation authentique du peuple algérien.

Pour ma part, j'aurais une attitude différente à l'égard d'un insoumis qui se soustrait à la guerre à titre de témoignage par le refus, et à l'égard d'un insoumis qui change de camp de combattants. Peut-être la discrimination est-elle difficile à exercer en fait, tant les situations individuelles et les engagements possibles sont inextricablement mêlés ; mais j'essaierais néanmoins d'exercer ce discernement, quitte à conclure que c'est impossible et que je me suis trompé.

Ce second point de divergence mérite aussi d'être débattu ; il touche au problème du complice que j'évoquais plus haut. Il n'est pas facile de cesser d'être complice et il parait plus simple et plus radical de devenir transfuge. Mais est-ce cela qui nous est demandé ? Nous sommes dans le camp des colonisateurs et responsables de ce qu'ils ont fait et font encore, même si nous les désavouons et nous serons un pour en subir les conséquences politiques et morales. C'est dans ce camp que nous avons à provoquer un changement de politique et de mentalité et c'est notre destin d'appartenir à ce pays qui a fait et fait ce que nous condamnons.

La tâche est d'autant plus difficile de nous désolidariser de ce camp dans ce camp ; c'est pourtant notre tâche.

3. Notre troisième point de divergence concerne le mode d'action politique : la question, venons-nous de dire, est de conduire à la paix par la négociation : comment y arriver sinon en provoquant une action de masse capable d'infléchir la politique du pays ?

Or, quelles sont les chances de l’insoumission de provoquer cette action de masse ? Elles ne sont pas nulles, comme le prouve le retentissement de l'action de Jeanson, le bruit fait autour de sa conférence de presse, l'inquiétude des jeunes. L'insoumission est une mise en question générale des timidités de la gauche. Mais on peut avoir des doutes sur le débouché ultérieur de cette action. Je crains qu'elle ne vienne buter sur les scrupules de fond que j'évoquais dans mon premier point et dans mon second point. La désertion choque le sentiment confus d'appartenir à la nation et d'obédience à l’État qui demeurent légitimes tant que l’État n'est pas intrinsèquement pervers. Ce qu'on a écrit sur la « gauche respectueuse» ne me convainc pas et ne tient pas lieu d'une analyse de ce respect.

C'est pourquoi je doute que l'aide à la résistance algérienne soit susceptible d'être comprise et de susciter le sursaut politique nécessaire ; elle n'a pas encore atteint son plein effet, certes, mais il est probable que l'obstacle psychologique, moral, juridique, sera insurmontable.

* *

J’entends bien les insoumis qui me disent : qu'avez-vous obtenu par vos méthodes ? C'est bien le lieu d'être modeste. C'est certain, la gauche n'a pas obtenu la paix et nul n'a de quoi en être fier. Mais l'insoumission raccourcit-elle la guerre d'un seul jour ? En renforcent symétriquement les ultras, en collant à eux l'armée, en rejetant dans la réserve la masse de ceux qui ont un sens plus aigu de la légalité que de la justice et que le seul mot de « désertion » trouble ou indigne, ne bloque-t-elle pas la politique de gauche, autant qu'elle la remet en question et en mouvement ? Les obstacles majeurs à une politique de négociation restent l'insubordination du pouvoir militaire, la coalition des ultras et d'une partie de l'armée, l'indifférence du peuple français et les divisions de la gauche. L'insoumission est-elle le traitement de choc approprié à cette maladie ?

Voilà ce que nous devons discuter avec les insoumis, sur la base de solidarité que nulle divergence ne peut entamer.

19 septembre 1960.

 

Paul Ricœur

Publié dans « Paul Ricœur, Histoire et civilisation »,
Introduction et édition de 9 textes de Ricœur
parus dans la revue du Christianisme Social,
Autres Temps n° 77-78 Printemps 2003

(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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Note :

* Le contexte de cet article, sur fond de guerre d’Algérie, est constitué à la fois par l’engagement du Christianisme Social, sur la même ligne ici que la revue Esprit, pour soutenir les insoumis face aux poursuites, et par la méfiance à l’égard de l’appel général à l’insoumission publié par Sartre dans les Temps Modernes et dans le Monde – ndlr.

 


Olivier Abel
Faculté de Théologie Protestante de Paris
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