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Paul ricœur
Histoire et civilisation
9 textes jalons pour un christianisme social

 

Les aventures de l’état et la tache des chrétiens*

I. La double « lecture » biblique de l’état.

Il est d'une importance décisive pour une interprétation chrétienne de l’État que les écrivains du Nouveau Testament nous aient légué non pas une mais deux lectures de la réalité politique ; l'une, celle de saint Paul, qui tend, à une difficile justification, l'autre, celle de saint Jean, à une méfiance tenace. Pour l'une, l’État c'est la figure du « magistrat » ; pour l’autre, c'est la figure de la « bête ».

Il faut donc, d'abord laisser se dessiner ces deux figures en nous et les garder toutes les deux comme deux possibilités contemporaines l'une de l’autre en chaque Etat qui nous confronte.

Saint Paul, s'adressant aux chrétiens de la capitale de l'empire, - peu portés à reconnaître une signification à un pouvoir païen, étranger à la bonne nouvelle et au surplus compromis dans le procès qui aboutit à la mort lente du Seigneur, - invite ses correspondants à obéir non par crainte, mais par motif de conscience : l’État qui porte le glaive, qui punit, est « institué » de Dieu et pour le « bien » des citoyens. Et pourtant cet Etat a une place, bien étrange dans l'économie du salut ; une place bien étrange et bien précaire : l'apôtre vient de célébrer la grandeur de l'amour, - l’amour qui crée des liens réciproques (« aimez-vous réciproquement d’une affection tendre et fraternelle ») - l'amour qui pardonne et qui rend le bien pour le mal. Or, le magistrat ne fait pas cela : entre lui et les citoyens le rapport n'est pas réciproque ; il ne pardonne pas ; il rend le mal pour le mal.

Son titre n'est pas celui de l’amour, mais de la justice ; le « bien » qu'il sert n'est donc pas non plus le « salut » du genre humain, mais le maintien des « institutions ». Par lui pourrait-on dire, se poursuit une pédagogie violente, une éducation coercitive des hommes en tant que membres des communautés historiques que l’État organise et dirige.

Saint Paul ne dit pas (et peut être ne sait pas) comment cette pédagogie de caractère pénal s'articule sur la charité du Christ : il sait seulement que cet ordre institué (taxis en grec) réalise une intention de Dieu concernant l’histoire des hommes.

Et en même temps qu'il atteste cette signification divine de l'institution étatique, saint Paul réserve la possibilité d’une lecture inverse : car cet Etat, en même temps qu'il est « institution », est aussi , « puissance » ; selon les conceptions plus ou moins mythiques de l'époque, saint Paul se représente un démon plus ou moins personnalisé qui se tient derrière chaque grandeur politique ; or, ces puissances ont été déjà vaincues sur la Croix, - en même temps que la Loi, le Péché, la Mort et d'autres puissances - mais ne sont pas encore anéanties ; ce statut ambigu (« déjà » mais « pas encore ») sur lequel O. Cullman a dit des choses décisives, éclaire bien la signification théologique de l’État : voulu de Dieu comme institution, à mi-chemin de la condamnation et de la destruction comme puissance, au total en porte-à-faux dans l'économie du salut et en sursis jusqu'à la fin du monde.

Il n'est donc pas étonnant que dans un autre contexte historique, où le mal de la persécution l'emporte sur le bien de l’ordre et du droit, ce soit la figure de la « Bête » qui serve de chiffre à la puissance mauvaise. Le chapitre 13 de l’Apocalypse dépeint d'ailleurs une Bête blessée, à mort sans doute, mais dont la blessure est guérie pour un temps ; et la puissance de la Bête n'est pas tellement celle de la force irrésistible, que celle de la séduction ; la Bête fait des prodiges et requiert l'adoration des hommes ; c’est par le mensonge et l'illusion qu'elle asservit (description voisine, on le voit, de celle du « tyran » chez Platon, le tyran ne régnant qu'à travers le « sophiste » qui d'abord tord le langage et pervertit la croyance).

Cette double grille théologique est pleine de sens pour nous : nous savons désormais qu'il n'est pas possible de nous installer dans un anarchisme à motivation religieuse, sous prétexte que l’État ne confesse pas Jésus-Christ, ni non plus dans une apologie de l’État au nom du « Soyez soumis aux autorités ». L’État est cette réalité à double sens, à la fois instituée et déchue.

II. La double histoire du pouvoir.

C'est donc avec ce double guide qu'il faut s'orienter en politique. L’État moderne progresse à la fois sur la ligne de « l'institution » (ce que saint Paul appelait taxis) , sur la ligne de la « puissance », de la séduction et de la menace.

D'un côté, en effet, on peut dire qu'il y a progrès de l’État dans l'histoire ; il est même admirable qu'à travers tant de larmes et de sang, les acquisitions juridiques et culturelles de l’humanité aient pu être sauvées, reprises, portées plus loin, bref que l'humanité continue au delà de la chute des empires, comme un seul homme qui sans cesse apprend et se souvient ; cette perpétuation de l'humanité, gardée par « l'institution », est une sorte de vérification par l'histoire de l'affirmation hasardeuse de saint Paul que toutes les autorités sont instituées par Dieu.

Je donnerai quatre signes de cette croissance institutionnelle de l’État à travers l'histoire :

1) L’État est une réalité qui tend à évoluer d'un stade autocratique à un stade constitutionnel. Tous les Etats, en effet, sont nés de la violence des rassembleurs de terre, guerroyeurs, captateurs de dots et d'héritages, asservisseurs de peuples, conquérants injustes ; mais l'on voit la force tendre vers la forme, se rendre durable en se rendant légitime, dissociant toujours plus de groupes et d'individus à l'exercice du pouvoir, organisant la discussion, se soumettant au contrôle de ses sujets ; la constitutionalité est l’expression juridique de ce mouvement par lequel le vouloir de l’État se stabilise dans une loi qui définit le pouvoir, le répartit et le limite. Certes, les Etats retombent à la violence, par la guerre et la dictature, mais l'expérience juridique se conserve ; un autre Etat, ailleurs, la recueille et la continue. Aussi lent qu'il soit, aussi freiné qu'il soit, le mouvement de déstalinisation, de libéralisation du pouvoir soviétique, n'échappe pas à cette loi tendancielle où je vois, pour ma part, une des vérifications du pari de saint Paul sur l’État.

2) Un second signe de cette croissance institutionnelle de l’État, c’est la rationalisation du pouvoir par le moyen de l'administration. On ne réfléchit pas assez sur ce grand fait, aussi caractéristique de l’État moderne que la juridicité. Un Etat digne de ce nom, c'est aujourd'hui un pouvoir, capable de mettre en place un corps de fonctionnaires qui non seulement exécutent ses décisions, mais les élaborent sans en avoir la responsabilité politique. L'existence de la fonction publique, en tant que corps politiquement neutre, a transformé radicalement la nature du politique ; c'est en elle que se réalise une partie de la fonction du magistrat, à savoir la partie politiquement irresponsable du pouvoir. Ce développement d'une administration publique (sur lequel nous jugeons en partie les capacités des jeunes Etats récemment nés en Asie et en Afrique) se situe dans le prolongement de la rationalité technique, plus précisément de l’organisation du travail dans l’entreprise industrielle. Ainsi le pouvoir, irrationnel en son fond, en tant que puissance démonique, se rationalise par la juridicité qui s'exprime dans la constitution et par la technicité qui s'exprime dans l'administration.

3) Un troisième signe du progrès institutionnel réside dans l'organisation de la discussion publique dans les sociétés modernes ; aussi pervertie et asservie qu'elle soit, l'opinion publique est une réalité d'un type nouveau qui a grandi à partir d'un certain nombre de « métiers politiques » que Max Weber étudia naguère ; militants, responsables, permanents de partis et de syndicats, journalistes, techniciens de l'opinion et des relations humaines, publicistes, directeurs de revues, sont les gestionnaires d'une réalité nouvelle, qui est à sa façon une institution, et qui est la forme organisée de la discussion publique. Peut-être faudrait-il réserver le mot de « démocratie » pour désigner le degré de participation au pouvoir des citoyens par le moyen de la discussion organisée (plutôt que d’appeler « démocratie » le stade constitutionnel qui succède au stade autocratique).

4) Enfin, l’apparition des grandes planifications représente la forme la plus récente de l’institution étatique. Le recul du hasard, au profit de la prévision et du projet à long terme, manifeste dans les secteurs économiques et sociaux de la vie de la communauté le même genre de rationalité que celle qui avait triomphé depuis longtemps dans d’autres secteurs ; lorsque l’État a pris pour lui le monopole de la vengeance et s’est constitué en unique force pénale de la communauté, il a rationalisé la punition ; une table des peines correspond désormais à une nomenclature des infractions ; de même l’État a défini dans un Code Civil les différents « rôles », leurs droits et leurs devoirs – rôle du père, du mari, de l’héritier, de l’acheteur, du contractant, etc. - ; cette codification a rationalisé et en ce sens déjà planifié les relations sociales. Les grandes planification économiques de l’État moderne sont dans la ligne de cette double rationalisation du « pénal » et du « civil » et relèvent du même esprit institutionnel.

* *

Je pense qu’il faut dire tout cela, si l’on veut donner la moindre signification à ce qui se passe sous nos yeux et échapper à un irrationalisme sans bornes, sans fond, et sans critère.

Mais, en même temps qu’on dit tout cela, il faut dire autre chose, qui manifeste l’ambiguïté sans fin de la réalité politique. Toute croissance dans l’institution est aussi croissance dans la puissance et dans la menace de tyrannie. Les mêmes phénomènes que nous avons parcourus sous le signe de la rationalité peuvent l’être sous le signe du démonisme.

Ainsi nous avons vu, simultanément en Allemagne et en Russie, les constitutions servir d’alibi à la tyrannie ; le tyran moderne n’abolit pas la constitution, il y trouve les formes apparentes et parfois les moyens légaux de sa tyrannie, par le jeu des délégations de pouvoirs, des cumuls de fonctions, des législations exceptionnelles, des pouvoirs spéciaux.

L’administration centrale, ramifiée jusqu’aux extrémités du corps social, n’empêche point le pouvoir politique d’être totalement insensé à sa tête, comme on vit pendant la dictature stalinienne ; au contraire, elle offre à la folie du tyran les moyens techniques d’une oppression organisée et durable.

Les techniques de l’opinion, d’autre part, livrent le public à des idéologies à la fois passionnelles dans leurs thèmes et rationnelles dans leurs schématisations ; les partis deviennent des « machines », dont la technicité dans l’organisation n’a d’égal que l’esprit d’abstraction qui anime ses slogans, ses programmes, sa propagande.

Enfin, les grandes planifications socialistes donnent au pouvoir central des moyens de pression sur l’individu que nul Etat bourgeois n’a réussi à rassembler ; le monopole de la propriété des moyens de production, le monopole de l’emploi, le monopole des subsistances, le monopole des ressources financières et donc des moyens d’expression, de la recherche scientifique, de la culture, de l’art, de la pensée, tous ces monopoles concentrés dans la même main, font de l’État moderne une puissance considérable et redoutable. Il ne sert à rien de penser que le gouvernement des personnes est en train de se transformer en administration des choses ; car tout progrès dans l’administration des choses (et on suppose que la planification est un tel progrès) est aussi un progrès dans le gouvernement des personnes : la répartition des grandes masses financières d’un Plan (investissements et consommation, bien-être et culture, etc.) représente une suite de décisions globales qui concernent la vie des individus et le sens de leur vie : un plan, c’est une éthique en action et, par ce moyen, une manière de gouverner les hommes.

Toutes ces menaces sont tendancielles, comme sont aussi tendancielles les ressources de raison, d’ordre et de justice que développe l’État en déroulant l’histoire du pouvoir. Ce qui fait de l’État une grande énigme, c’est que ces deux tendances sont contemporaines et font ensemble la réalité du pouvoir. L’État, c’est, parmi nous, la contradiction non résolue de la rationalité et de la puissance.

III. Notre double tâche politique.

Est-il besoin, avant de tirer quelques conséquences pour l’action de cette double lecture de la réalité politique, de rappeler deux règles essentielles ?

Première règle : il n’est pas légitime (ni même possible) de déduire une politique d’une théologie ; car tout engagement politique est au point de rencontre d’une conviction, religieuse ou éthique, d’une information de caractère essentiellement profane, d’une situation qui définit un champ limité de possibilités et de moyens disponibles, d’une option plus ou moins risquée ; il n’est pas possible d’éliminer de l’action politique les tensions qui naissent de la confrontation de ces divers facteurs ; en particulier la conviction, non contrôlée par une réflexion sur le possible, tendrait à exiger l’impossible en exigeant la perfection : car si je ne suis pas parfait en tout, je ne suis parfait en rien ; au contraire, la logique des moyens, non contrôlée par une méditation sur les fins, conduirait aisément au cynisme. Purisme et cynisme sont les deux limites entre lesquelles se déploie l’action politique, louvoyant avec sa culpabilité calculée entre la morale du tout ou rien et la technique du réalisable.

Seconde règle : l’engagement politique n’a pas de sens pour l’Eglise mais pour les croyants ; cela paraît clair en principe, cela ne l’est pas encore en fait ; les églises comme telles sont des réalités culturelles qui comptent dans la balance du pouvoir et il y subsiste toujours plus ou moins une politique d’église, inavouée, résiduelle, honteuse ; c’est pourquoi la laïcité de l’État n’est pas encore acquise ; nous assistons à l’agonie de la chrétienté politique et cléricale et cette interminable agonie démoralise croyants et incroyants.

C’est donc dans l’hypothèse d’une responsabilité politique de l’individu chrétien qu’il faut maintenant tirer les conclusions de l’analyse contradictoire qui précède.

Si cette analyse est exacte, il faut dire que nous devons à la fois améliorer l’institution politique dans le sens d’une plus grande rationalité et exercer une action de vigilance contre l’abus de pouvoir, inhérent à la puissance étatique.

* *

De quelles améliorations institutionnelles sommes-nous particulièrement responsables aujourd’hui ?

1) Nous avons d’abord, me semble-t-il, à poursuivre l’évolution constitutionnelle dans un sens raisonnable, c’est–à-dire qui tienne compte de l’apparition de nations nouvelles dans l’ère géographique contrôlée par l’État français ; le problème numéro un de la politique française est de transformer l’État centralisateur, hérité de la Monarchie et de la République jacobine, en un Etat fédéral, capable de rassembler sur une base égalitaire les nations qui ont poussé dans ses frontières ; cette invention de structures nouvelles serait une véritable promotion de rationalité, car elle consisterait à adapter la réalité constitutionnelle à la réalité historique, culturelle, humaine, du monde moderne. L’alternative est impérieuse ; ou bien nous le ferons, et de nouveaux liens se noueront avec les peuples d’outre-mer, ou bien nous ne le ferons pas, et ces peuples feront leur destin en dehors de nous, voire contre nous.

2) Nous avons ensuite à rénover la vie des partis ; on ne peut pas dire que l’expérience des partis multiples soit condamnée et que leur pluralisme reflète seulement la division en classes ; il faut un instrument politique pour faire discuter les citoyens, pour former et formuler l’opinion ; l’existence de plusieurs partis s’imposerait encore, même dans une société sans classes, car elle traduit ce fait que la politique n’est pas une science, mais une opinion ; il n’y a qu’une science – et encore n’est-ce pas tout à fait vrai – mais il y a plusieurs opinions sur les question qui concernent l’orientation de la politique générale. Aussi est-il de l’intérêt de la démocratie que les partis survivent aux menaces de mort qu’engendrent le poids de la bureaucratie, la sclérose des machines, l’irréalité d’idéologies sans rapport avec les vrais problèmes de l’heure, l’absurde prolifération et le dogmatique prétentieux des partis français. Sans doute deux partis suffiraient à condition qu’ils intègrent beaucoup de contradictions, résolues dans des formules concrètes de gouvernement, et qu’ils entretiennent en leur sein une discussion permanente et libre. C’est la condition essentielle d’une restauration de l’opinion publique.

3) Nous avons ensuite à inventer de nouvelles manières de faire participer les citoyens au pouvoir que le système des élections et de la représentation parlementaire ; nous avons ici à apprendre des tentatives yougoslaves, polonaises et autres pour faire sortir une nouvelle représentation des groupements de travailleurs ou de consommateurs. Si une économie du travail est en vue qui fasse du travail la catégorie économique dominante, seule une politique où les travailleurs seraient représentés en tant que travailleurs ferait de cette économie du travail une civilisation des travailleurs. Peut-être cette tâche d’invention de nouveaux modes de représentation est-elle à combiner avec la rénovation des partis ; il ne s’agit pas seulement de défendre la démocratie, mais de l’étendre.

4) Enfin, il faut, comme on dit, mais autrement qu’on ne dit bien souvent, renforcer l’autorité de l’État. Ce n’est pas la première tâche, si par renforcement de l’autorité de l’État on entend l’augmentation du pouvoir indirect de quelques groupes de pressions sur un Etat débile qui, par ailleurs, n’aurait pas changé sa structure centralisatrice et qui reposerait sur des partis artificiels, sans substance, sans démocratie interne. C’est pourtant ce qu’on appelle couramment renforcement de l’autorité de l’État. Or, si cette formule a un sens, elle signifie que le pouvoir civil a autorité sur le pouvoir militaire, sur la police et sur l’administration, que le pouvoir de décision appartient à l’exécutif et non aux technocrates, que l’exécutif n’a de compte à rendre qu’à la représentation populaire et non aux groupes de pression, betteraviers ou pétroliers.

Toute cette action est une action raisonnable et suppose que l’État peut être raisonnable, qu’il l’est dans la mesure où il est l’État, qu’il peut le devenir de plus en plus.

* *

Mais cette tâche raisonnable, en vue d’un Etat raisonnable, n’exclut pas, mais au contraire inclut, une vigilance jamais désarmée, dirigée contre la menace elle aussi croissante d’un Etat déraisonnable et violent.

Cette vigilance a plusieurs formes :

1° C’est d’abord une vigilance critique, au plan de la réflexion ; la philosophie politique, depuis Platon et Aristote jusqu’à Marx, n’a cessé de développer le thème des perversions ou des aliénations du politique ; or, cette vigilance fléchit dès qu’on commence à croire que le mal politique vient d’ailleurs que de la sphère politique, de la lutte des classes ou des groupes, et qu’il suffit d’avoir une bonne économie pour avoir une bonne politique. Une réflexion constante sur les maux propres au politique, sur les passions du pouvoir, est l’âme de toute vigilance politique dirigée contre l’« abus de pouvoir ».

2° Mais cette vigilance doit aussi prendre la forme d’un appel et d’un réveil. Il est parfois nécessaire d’en appeler de l’État aux valeurs qui le fondent. Toute Etat repose que un consentement implicite ou tacite, sur un « pacte » qui scelle des croyances communes, des fins communes, un bien commun. (C’est le « bien » dont parlait tout à l’heure saint Paul, lorsqu’il disait que le magistrat exerce la contrainte « pour ton bien ».) L’État peut et doit être jugé à la mesure des valeurs qui le justifient. Aussi les citoyens ne sont-ils jamais déliés par l’État du service de ces idéaux et ont-ils le devoir de condamner les actions – les exactions, faut-il dire – incompatibles avec ces idéaux, la protestation contre la torture s’alimente à cette source. A la limite de cette protestation s’ouvre la possibilité d’actes illégaux qui ont une valeur de témoignages à l’égard du « bien » qui fonde l’État lui-même ; ces actes en apparence néfastes sont en réalité très positifs ; ils réaffirment et réaffermissent le fondement éthique de la nation et de l’État.

3° Enfin, cette vigilance doit prendre une forme proprement politique et s’articuler à la réforme institutionnelle dont nous parlions tout à l’heure. Nous avons, en effet, à la fois à renforcer l’État et à limiter son pouvoir : c’est la conséquence pratique la plus extrême de toute notre analyse. Ce qui veut dire ceci : à l’époque où nous avons à étendre les compétences de l’État en matière économique et sociale et à avancer dans la voie de l’État socialiste, nous avons à reprendre la tâche de la politique libérale qui a toujours consisté en deux choses : diviser le pouvoir entre des pouvoirs, contrôler le pouvoir exécutif par la représentation populaire.

Diviser le pouvoir, cela veut dire en particulier assurer l’indépendance du juge que le politique tend à asservir ; c’est là-dessus que le stalinisme a échoué, ; car le tyran n’aurait pu épurer et liquider ses ennemis politiques sans la complicité et la vassalité du pouvoir judiciaire ; mais la division du pouvoir implique peut-être une invention de pouvoirs nouveaux que la tradition libérale n’a pas connus, je pense en particulier à la nécessité de garantir et même d’instituer l’indépendance du pouvoir culturel, lequel couvre en fait un vaste domaine depuis l’Université (qui n’a pas encore trouvé sa place juste, entre la dépendance à l’égard de l’exécutif et la liberté anarchique de type concurrentiel), jusqu’à la presse (qui n’a actuellement le choix qu’entre le soutien étatique ou le soutien capitaliste), en passant par la recherche scientifique, l’édition et les beaux-arts ; l’État socialiste plus que tout autre exige une telle séparation des pouvoirs, en raison même de la concentration économique du pouvoir qu’il opère ; plus que tout autre, il a besoin de l’indépendance du juge et de celle de l’Université et de la presse ; si les citoyens n’ont pas accès à d’autres sources d'information que celles de l’État, le pouvoir socialiste vire immédiatement à la tyrannie ; il en va de même si la recherche scientifique et la création littéraire et artistique ne sont pas libres.

Mais on ne peut diviser le pouvoir que si on contrôle le pouvoir exécutif. Et ici, je veux rappeler combien est trompeur le rêve du dépérissement de l’État, venu de l’anarchisme et intégré dans le communisme ; certes, l’appareil militaire, policier, et répressif de l’État bourgeois peut dépérir, mais non l’État en tant que pouvoir d’organisation et de décision, en tant que monopole de la contrainte inconditionnée ; en tout cas l’État doit se renforcer avant de dépérir éventuellement et le problème est qu’il n’asservisse pas les hommes pendant la période sans doute longue où il devra encore se renforcer. Or, le contrôle de l’État, c’est le contrôle par les citoyens, par les travailleurs, par la base ; c’est le mouvement de bas en haut de la souveraineté opposé au mouvement de haut en bas du gouvernement, et ce mouvement de bas en haut doit être voulu, aménagé, défendu, étendu, contre la tendance du pouvoir à éliminer les forces dont il procède. C’est tout le sens du combat libéral.

* *

J’ai dit qu’il n’y avait pas de politique chrétienne, mais une politique du chrétien en tant que citoyen. Il faut dire qu’il y a un style du chrétien en politique.

Ce style consiste à trouver la place juste de la politique dans la vie : élevée, mais pas suprême ; une place élevée parce que la politique est la première éducation du genre humain, par l’ordre et la justice ; mais non la place suprême, parce que cette pédagogie violente éduque l’homme à la liberté extérieure, mais ne le sauve pas, ne le libère pas radicalement de lui-même, ne le rend pas « heureux », au sens des béatitudes.

Ce style consiste encore dans le sérieux de l’engagement, sans le fanatisme d’une foi ; car le chrétien sait qu’il est responsable d’une institution qui est une intention de Dieu à l’égard de l’histoire des hommes, mais il sait que cette institution est en proie à un vertige de puissance, à un désir de divinisation qui lui colle au corps et à l’âme.

Ce style, enfin, est celui d’une vigilance qui se garde autant de la critique stérile que de l’utopie millénariste.

Une unique intention anime de style : rendre l’État possible, selon sa destination propre, dans cet intervalle précaire entre les passions des individus et la prédication de l’amour réciproque, qui pardonne et rend le bien pour le mal.

 

Paul Ricœur

Publié dans « Paul Ricœur, Histoire et civilisation »,
Introduction et édition de 9 textes de Ricœur
parus dans la revue du Christianisme Social,
Autres Temps n° 77-78 Printemps 2003

(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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Note :

* Rapport présenté en 1958 au Congrès du Christianisme social – ndlr.


Olivier Abel
Faculté de Théologie Protestante de Paris
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