Vraie et fausse paix*
Le titre de ce rapport peut paraître étrange : vraie et fausse paix... Comme si nous étions menacés non seulement par la guerre mais par la paix. C'est pourtant la vérité : nous sommes menacés d'une paix qui consoliderait seulement le partage du monde entre deux économies dominantes qui, en outre, tendent à devenir deux systèmes de justification de l'existence politique, de la cohésion morale et pour tout dire, deux visions du monde. La possibilité de cette fausse paix, nous en avons eu un avant-goût dans les conversations de Yalta, marquées par l'orgueil et le cynisme des Grands. Ce que la prétention des hommes aux gros bataillons n'a pas réussi à réaliser, la peur peut aujourd'hui l'obtenir.
Il se peut en effet que nous ne soyons plus menacés immédiatement par la guerre mais par la paix, la fausse paix : la coexistence, c'est d'abord une étrange sorte de paix à quoi nous sommes condamnés. On peut sans doute lui trouver des justifications de principe dans le libéralisme occidental (ne professe-t-il pas le droit à l'erreur ?) et dans le léninisme qui a prévu l'émulation entre Etats socialistes et non socialistes pour une certaine période de l'histoire. Mais ces justifications sont fragiles et peut-être révocables ; les guerres impérialistes qui ont occupé la scène de l'histoire avant que les communistes ne "menacent la paix du monde" ne sont pas si loin, ni les agressions colonialistes qui nous ont laissé sur les bras les problèmes qu'on sait en Asie et en Afrique ; et le communisme peut reprendre demain le cours militaire de l'époque stalinienne. Le fait décisif, c'est que ces justifications consacrent aujourd'hui une situation qui ne doit rien à chacun des systèmes pris séparément mais à leur juxtaposition.
Cette situation, c'est d'abord l'échec de chacun d'eux à refaire l'unité du monde. Voilà deux économies dominantes et presque deux conceptions du monde qui ne peuvent plus ni se convertir, ni se subvertir, ni se détruire. Il y a un acquis de la révolution communiste, au moins en tant que technique d'industrialisation rapide par le moyen de la planification systématique ; un des facteurs favorables à l'expansion de l'expérience, c'est la demande massive en biens, en culture élémentaire, en dignité collective de la part d'un milliard d'hommes qui n'attendent rien de la libre entreprise dont ils n'ont connu que la face colonialiste ; le second, c'est l'absence d'une autre technique de l'action révolutionnaire, de la prise de pouvoir et de l'exercice du pouvoir au bénéfice des masses.
En dépit de cela, il y a aussi un acquis de l'Occident qui, pour des raisons autres que l'intérêt purement économique, ne peut pas et ne veut passer au communisme. Ce que l'Amérique, les pays anglo-saxons et scandinaves ne veulent pas accepter, c'est moins la planification que le parti unique, c'est-à-dire la manière de gouverner les hommes ; le refus du communisme, quand il est valable, n'est pas économique mais politique et culturel ; passé un certain seuil où les travailleurs ont désormais acquis le goût de la discussion et de la responsabilité, le passage au communisme devient plus difficile, peut-être impossible ; bien entendu, ce refus de caractère plus politique et culturel sert à son tour de couverture aux prétentions expansionnistes de l'économie du profit ; les bonnes raisons de ne pas être communiste deviennent ainsi mensonge et hypocrisie aux yeux des masses qui n'ont pas atteint ce seuil politique et culturel et qui n'ont connu que le visage agressif du monde qui se dit libre. Ainsi se mettent mutuellement en échec les deux systèmes.
Cette mutuelle mise en échec ne fait pas encore de la coexistence une fatalité. Le facteur décisif, c'est le changement qualitatif de la guerre après l'entrée en scène de l'énergie atomique et thermonucléaire ; ce n'est donc pas non plus un facteur inhérent à l'un ou l'autre système ; c'est l'état mondial de la technique qui n'est ni capitaliste ni communiste mais qui change les conditions de la guerre, qu'elle soit "impérialiste" ou "libératrice" ; désormais la fin de l'histoire, le néant de l'aventure humaine par la destruction de la vie font partie des éventualités raisonnablement prévisibles : une guerre "sans reste" est une possibilité absolument nouvelle qui accompagnera les hommes jusqu'à la fin des temps ; soudain chacun est responsable de la survie matérielle de l'autre comme condition de sa propre survie ; le capitaliste doit désormais nourrir son ennemi en son sein et le communiste stabiliser la contradiction de l'histoire dans une dialectique non dénouée, afin qu'il y ait encore une histoire physique des hommes.
Ce devoir, cette responsabilité en quelque sorte biologique que chacun exerce désormais à l'égard de l'ensemble des hommes comme espèce vivante, c'est cela qui fait de la coexistence une fatalité. Une fatalité, mais non pas une certitude. Nous sommes condamnés à la coexistence pacifique. Cela veut dire simplement que c'est la seule alternative à la fin de l'histoire par suicide. Mais cette fin sera désormais toujours possible.
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Condamnés à la coexistence, mais non à n'importe quelle coexistence.
Il me semble que, très en gros, nous avons le choix entre deux types de coexistence pacifique ; deux types qui commandent deux tendances à l'œuvre depuis une décade et que nous pouvons mieux déchiffrer à travers le dédale des approches et des feintes qui se font les antagonistes depuis l'armistice de Corée.
La première forme de coexistence pacifique, c'est celle qui consacrerait purement et simplement la politique des blocs ; elle consisterait en un partage du monde entre les deux économies et les deux régimes dominants, partage assorti d'accords de non-agression et d'un strict minimum d'échanges commerciaux ; mais partage fondé sur la cohésion interne de chacun des camps, sur la réduction de toutes les puissances secondaires au rôle de satellite et l'élimination aussi complète que possible des intermédiaires louches, des prétendus neutres, actifs ou passifs. Ce peut être une paix durable ; c'est en un sens la paix au plus bas prix, la moins coûteuse en risques et en imagination politique ; il suffit de couper en deux les pays qu'on ne peut faire basculer d'un côté ou de l'autre - Allemagne, Indochine, Corée - au mépris de leur passé national et culturel.
On ne dira jamais assez combien cette conception - que je prends ici à l'état pur, comme l'état limite vers lequel tend une des deux composantes de la guerre froide - est bête et méchante. Elle repose sur une conception dualiste de l'histoire qui n'a de vérité que militaire ; cette vision inhumaine ignore l'extraordinaire richesse de l'humanité, qui résiste de toutes ses forces à ce nouveau manichéisme. A supposer même qu'il n'y ait finalement que deux systèmes économiques possibles - une économie de marché et de profit et une économie de plan (ce qui déjà est sans doute faux, s'il est vrai que ces deux entités économiques ne sont que des systèmes classificateurs qui englobent tout un dégradé de systèmes concrets), mais à supposer que l'économie soit dualiste, nous savons bien que les grandes civilisations de l'histoire se définissent moins par leur manière d'administrer les choses que de gouverner les hommes, de faire marcher de front une économie, une politique, une culture. Quand bien même il n'y aurait le choix qu'entre deux formules économiques opposées et exclusives, plusieurs politiques, plusieurs genres de vie, décidant finalement de "régimes" différents, pourraient encore être édifiés sur une base économique semblable.
La réduction au dualisme est une illusion créée de toutes pièces par les forces politiques et idéologiques qui conduisent au combat les économies dominantes. C'est une conception stratégique qui se camoufle sous un vêtement économique (ou bien la libre entreprise, ou bien la planification autoritaire) ou sous une idéologie moralisante (ou bien la liberté ou bien la justice).
La politique des blocs, jusqu'à présent, a tendu vers ce type de coexistence pacifique. La politique stalinienne et celle des républicains américains (au moins jusqu'à la conférence de Genève) s'accordaient sur la même vision de l'histoire ; c'est cette même perspective manichéenne qui commandait et commande encore l'idéologie de la C.E.D. et le réarmement allemand comme instruments de guerre froide, la pactomanie américaine au Moyen-Orient, l'OTAN et le Kominform et tout le courant "européen" tendant à la création d'une patrie idéologique définie par antithèse à la patrie idéologique d'en face.
La révolte de Tito contre le Kominform est le symbole du refus de cette paix-là. Et quand, de ce côté-ci du rideau de fer, on parle de la "libération" des peuples de l'Europe orientale, on pense dans le cadre d'un autre système de pensée où l'indépendance nationale des peuples, la non-immixtion dans les affaires intérieures, est considérée comme la condition d'une véritable paix. Mais on est incapable de tirer toutes les conséquences de ce changement de régime de pensée et de reconnaître à quelle coexistence pacifique ressortit le vœu d'une dissociation du bloc oriental.
C'est cet autre type de coexistence pacifique qu'il faut maintenant considérer.
L'autre type de "coexistence" repose au contraire sur le rôle actif des forces qui résistent à la politique des blocs. Elle suppose et multiplie l'originalité dans le monde. Elle est une mondialisation des règlements et des solutions fondée sur la diversité et non sur la réduction des différences.
On a cru liquider le problème posé par cette autre espèce de coexistence en accusant de "neutralisme"quiconque mettait en question la politique des blocs. Le mot est en effet mauvais, si neutre veut dire "ni l'un ni l'autre". Mais le problème demeure, qui est de savoir s'il est possible d'exister autrement que comme satellite. Or, des forces sont à l'œuvre qui imposent une vision pluraliste et non pas dualiste de l'histoire, des forces qui ne se laissent pas réduire à l'alternative simpliste du capitalisme et du communisme, de la démocratie libérale et du socialisme autoritaire.
Je voudrais prendre trois exemples, trois problèmes en apparence disparates, mais qui tous trois ne peuvent être résolus que dans la seconde perspective qui vient d'être évoquée, c'est-à-dire dans le cadre d'une coexistence pacifique reposant essentiellement sur la vitalité des forces intermédiaires.
I. Le désarmement atomique.
Le premier problème est celui de la résolution de la menace atomique. C'est actuellement le péril n°1. Nous avons vu à l'instant sa signification singulière : un péril biologique qui soudain prend des dimensions d'une menace absolue ; nous n'arrivons même pas à imaginer ce que serait une nature, un cosmos qui ne serait plus dans une relation dialectique avec une histoire des hommes. Le XIXe siècle a médité sur la mort de l'homme. Je pense que ce vertige, qu'on peut bien appeler "métaphysique", va plus loin que la simple peur "physique", figurée par les chiffres représentant la capacité destructrice de la bombe H ou de la bombe au cobalt. A ce vertige d'une non-histoire possible, d'une fin de l'histoire secrétée par l'histoire elle-même, s'ajoute cet autre vertige, qui lui aussi dépasse la peur ordinaire : celui d'avoir déchaîné une puissance incontrôlable.
Tous les documents que nous pouvons lire sur le péril atomique et qui proviennent d'autorités scientifiques ou de groupes responsables informés aux sources scientifiques les plus sûres, insistent sur cet aspect de la question : le changement qualitatif de la guerre à l'âge atomique tient plus à ce caractère incontrôlable de la puissance déchaînée qu'aux dimensions connues de sa capacité destructrice.
Voici ce qu'écrivent les représentants de 2 000 techniciens américains employés à la fabrication de la bombe H : "Nous ne pouvons pas ne pas entreprendre un nouvel effort pour parer à la menace croissante que représente pour toute l'humanité la poursuite de la course aux armes atomiques...
"Depuis Hiroshima, nous avons lancé à plusieurs reprises des avertissements à propos du danger d'un développement non contrôlé de la puissance destructrice de l'atome... Nos efforts nous ont déjà valu le titre de "Ligue des peureux". Des événements récents ont montré que tout simplement nous avons eu peur avant d'autres... La détonation d'Hiroshima est maintenant peu de chose en comparaison de l'explosion thermonucléaire récemment décrite par la commission de l'Energie atomique. Le danger que recélaient les premières bombes atomiques était énorme, mais il entrait dans les limites des calculs et des prévisions scientifiques, alors qu'avec les bombes thermonucléaires nous approchons d'un domaine où le calcul des effets devient difficile, voire impossible, non seulement à cause de la quantité d'énergie libérée, mais à cause des effets secondaires au sujet desquels trop peu d'éléments sont connus."
A quoi font écho les déclarations du Pape Pie XII qui le 30 septembre 1954 a renouvelé en termes catégoriques sa condamnation des armes A.B.C. (atomique, biologique et chimique).
"On ne peut pas, même en principe", a-t-il dit ,"poser la question de la légitimité de la guerre A.B.C., sinon dans le cas où elle serait jugée indispensable pour se défendre contre l'injustice la plus extrême, la plus grave et la plus évidente. Même dans ce cas, il serait nécessaire d'utiliser tous les moyens pour éviter une telle guerre.
"Quand sa mise en oeuvre entraîne une extension telle du mal qu'il échappe entièrement au contrôle de l'homme, son utilisation doit être rejetée comme immorale. Ici, il ne s'agirait plus de "défense" contre l'injustice, mais de l'annihilation pure et simple de toute vie humaine à l'intérieur du rayon de l'action. Cela n'est permis à aucun titre".
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En face de ces périls - extraordinaires au sens vrai du mot - quelle riposte est possible ? Un accord des Grands ? mais l'échec du plan Baruch à la commission du Désarmement nous rappelle que jamais la Russie n'acceptera un contrôle qui pourrait ne pas aboutir à la destruction des armes nucléaires et conduirait seulement à installer l'espionnage sur son propre territoire. Inversement, jamais les Occidentaux n'accepteront l'idée d'une destruction préalable des stocks d'armes nucléaires, de crainte d'être livrés sans défense à un adversaire déloyal qui n'aurait pas détruit tous ses stocks. On voit le cercle vicieux dans lequel les deux grandes puissances atomiques s'enferment mutuellement, tels deux scorpions dans une bouteille. La peur, certes, peut mener à une abstention concertée en cas de conflit mineur ; mais nous pouvons être sûrs que même une guerre qui aurait commencé sur la base des armements classiques se terminerait par le recours à l'arme atomique, dernier recours de celui qui serait sur le point de perdre la partie.
Tout indique que la paix ne peut venir que de deux facteurs conjugués.
Le premier serait une objection de conscience personnelle et collective des scientifiques, des industriels et des ouvriers travaillant à la préparation de la guerre atomique ; par ce geste, ces hommes se situeraient hors du champ de la puissance étatique qui leur impose le secret. Cette objection de conscience aurait à la fois un caractère d'intériorité morale - comme tout refus d'obéir à l’État - et une signification politique de caractère mondialiste ; car un tel refus rejoindrait d'un seul coup l'affirmation de l'humanité posant la pérennité de sa propre histoire.
A son tour, cette objection de conscience dont les scientifiques seraient inévitablement le centre, n'aurait de chance d'efficacité que si elle allait dans le sens de la résistance de toutes les puissances moyennes qui ne sont pas encore entrées dans la course atomique et qui n'ont pas la possibilité d'y entrer pour des raisons strictement économiques.
C'est ici que la France a un rôle à jouer ; elle doit refuser pour son compte d'entrer dans cette course : non seulement parce qu'elle y jouerait un rôle ridicule (pensez donc : 4 à 5 bombes A à partir de 1961) ; non seulement parce qu'elle ne peut techniquement atteindre en même temps les objectifs militaires et les objectifs civils et qu'elle y engloutirait toutes ses ressources en matériaux fissibles et en techniciens (alors qu'elle pourrait construire les centrales qui relaieraient le déficit énergétique français, voire construire des moteurs pour les grands navires, produire des radio-éléments utilisables en médecine, en biologie, en agriculture, en métallurgie) ; mais surtout parce que seules les nations qui auront volontairement refusé d'entrer dans cette course pourront fournir l'ossature des organismes mondiaux susceptibles de prendre en charge le contrôle du désarmement atomique.
Le désarmement atomique, s'il doit avoir lieu un jour, sera nécessairement lié à un dessaisissement de la puissance étatique sur l'énergie atomique au profit d'institutions mondiales. Ce dessaisissement - article premier d'une vraie paix - n'est possible, à cette phase de l'histoire, que par la conjonction des deux facteurs que nous avons dit : un refus individuel et collectif des producteurs de l'énergie atomique ; une base mondiale de résistance à la politique des blocs.
Utopie, s'écriera-t-on ! Mais sans doute sommes-nous prêts du moment où le choix n'est plus entre cette "utopie" et le suicide collectif. Aussi bien divers indices se précisent d'une résistance du milieu scientifique américain et européen qui va dans le même sens que les adjurations de Nehru et les appels du groupe de Colombo et du Japon à mettre fin aux expériences atomiques.
Une des illusions les plus graves, en ce temps d'optimisme peut-être trop facile, est de croire que l'humanité pourra surmonter la plus grave menace de l'histoire sans sacrifices, - sans sacrifices pour les individus, sans sacrifices pour les Etats, sans la conjonction de ces deux ordres de sacrifices...
II. La décolonisation.
Un second exemple nous permettra de préciser encore les lignes de cette vraie paix qui consisterait en une unité non-totalitaire du globe.
Nous le tirerons de l'évolution des nationalités et du nationalisme dans le monde.
Les problèmes, disions-nous, sont devenus mondiaux et exigent des solutions mondiales ; mais notre temps est aussi celui d'une flambée de nationalismes à travers l'Asie, l'Afrique, l'Amérique du Sud et aussi la vieille Europe. Comment comprendre ensemble les deux phénomènes ? Quelle paix pourrait être à la fois un arrangement à l'échelle mondiale et un phénomène de décompression, donnant sa juste chance à la juste revendication des nationalismes à travers le monde ?
Le nationalisme a une première signification dans le monde moderne : il est lié à la liquidation de l'ère coloniale ; il concerne presque toute l'Asie, bientôt l'Afrique entière. Il a sa plus grande chance quand il rassemble trois idées forces : la prise de conscience d'une oppression étrangère, le retour aux sources populaires de la culture autochtone - sources historiques ou mythiques -, l'aspiration à l'état moderne : alors le nationalisme a le triple prestige d'un mouvement de libération, d'un effort de ré-enracinement dans le passé et dans le sol, et d'une volonté de modernisation rapide. Lorsque ces trois éléments sont en équilibre, le nationalisme est un phénomène progressiste. Nous le jugeons de haut parce que nous sommes le convoi descendant du nationalisme. L'histoire de Jeanne d'Arc est loin, et pourtant c'était la même ; mais la dissolution de l'Empire Germanique et de l'Empire Ottoman sous des poussées semblables n'est pas si lointaine. Ainsi le monde est traversé par un processus de différentiation qui est loin d'être terminé et qui, avec de gigantesques écarts historiques, prolonge la série de vagues nationalistes suscitées par les Empires successifs qui se sont partagé le monde, depuis les empires du Moyen-Orient et de l'Orient, les empires méditerranéens et l'Europe continentale, jusqu'à la mise en coupe réglée de la terre par les puissances coloniales.
Comment se comporte ce phénomène par rapport aux économies et aux idéologies dominantes d'aujourd'hui ? Ce phénomène de décolonisation est relativement indépendant du drame où s'affrontent les puissances dominantes (par exemple, comme le montrait récemment Malek Bennabi dans son livre sur la Vocation de l'Islam, la liquidation de l'ère coloniale est liée en partie à un changement de l'homme musulman lui-même qui cesse d'être "colonisable", qui perd son aptitude à être colonisé, aptitude issue de la stagnation spirituelle de l'Islam). La décolonisation vient donc compliquer et embrouiller le jeu des puissances.
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Le grand problème qui se pose ici est celui de la conjonction du nationalisme et du communisme (le capitalisme américain n'offrant généralement, hélas ! que la corruption par le dollar ou la menace atomique). Cette conjonction, comme la révolution chinoise l'a montré, est un facteur puissant d'universalisation (à l'universalisation rapide s'ajoute une vision philosophique globale de l'histoire et du monde). A cet égard, la Révolution chinoise est peut-être un plus grand événement pour le monde que la Révolution russe ; cette révolution enracinée dans le sol de la vieille Asie ouvre en tout cas une ère qui commence à peine : sans doute la vieille Europe sera-t-elle remise en question plus radicalement par l'extension en Afrique du communisme issu de Mao Tsé Toung que par la menace proprement militaire exercée par la Russie sur le réduit continental de l'Europe.
Avons-nous lieu de nous réjouir sans nuances de cette expansion ? Nous le pourrions à deux conditions : si le marxisme pouvait se greffer sur les vieilles cultures sans les tuer du dedans par son idéologie matérialiste (le colonialisme se contentait de les pervertir du dehors), si les jeunes communismes pouvaient échapper à la tutelle politique de la Russie, puis de la Chine. Si un jour nous pouvions répondre positivement à ces deux questions, c'est que le marxisme aurait subi une mutation importante qui nous permettrait de dire qu'il s'agit d'un phénomène nouveau ; nous n'aurions même plus de raison de ne pas devenir communistes, si le communisme s'intégrait aux spiritualités asiatiques et africaines et s'il réalisait cette décompression politique en sens contraire des économies dominantes. Il faut avouer que rien n'indique que le marxisme soit sur le point d'opérer cette double mutation métaphysique et politique et que la marxisation des nationalismes risque de peser dans le sens de cette fausse paix totalitaire contre laquelle nous luttons ici.
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C'est pourquoi je crois qu'ici aussi nous avons une responsabilité française dans cette affaire : c'est ce que Paul Mus appelle "un programme vivant et acceptable sur place de décolonisation constructive". C'est la tâche de l'Union française. Cette tâche est un aspect de cette vraie paix qui tiendrait compte à la fois de la mondialisation des problèmes et de la différenciation des cultures et des nationalités qui n'ont pas fini de monter sur la scène de l'histoire.
N'est-ce pas ce que la Constitution de 1946 a solennellement déclaré : "L'Union française est composée de nations et de peuples qui mettent en commun ou coordonnent leurs ressources et leurs efforts pour développer leurs civilisations respectives" ?
Ce serment inscrit dans notre constitution est en vérité un programme de "décolonisation", seule alternative à la désintégration pure et simple et à l'abandon honteux. Si la politique est l'art d'éviter l'alternative du tout ou rien, entre l'oppression coloniale et la défaite style Dien-Bien-Phu, il doit y avoir place pour une transformation systématique de notre position de colonisateurs en celle de conseillers techniques et culturels auprès de peuples indépendants. Paul Mus écrivait récemment : "Entreprise qui n'aura rien d'aisé : si quelque chose peut être sauvé dans la colonisation, ce sera, j'en ai peur, contre beaucoup de coloniaux, plus encore que contre les colonisés. Prenons garde que le colonialisme ne se défend pas seulement ; en visant à se consolider, il contre-attaque. Il malmène souvent, chez lui-même, les partisans d'une technique de décolonisation avec plus d'âpreté qu'il n'en montre contre l'anticolonialisme des Nations-Unies, spécialement des deux Amériques, sur lequel il est vrai qu'il a moins de prise. Il reste convaincu que s'il avait les mains libres et se trouvait débarrassé de l'opposition métropolitaine et de ses ramifications politiques outre-mer, l'excellence des résultats qu'il obtiendrait et la paix parfaite qu'il assurerait lui ramèneraient les grands intérêts, puissants sur la scène internationale, qui l'attaquent, faute d'avoir mesuré ses possibilités." (Esprit, août-sept. 1954, p. 235).
Il est à craindre que nous soyons incapables de réaliser autre chose qu'une sorte de paternalisme, qui suscite des "élites" restreintes qu'il tente de transformer en complices et laisse les masses en dehors de toute agitation ou de toute éducation politique, alors qu'il faudrait une instruction de masse servant de plan de départ à une instruction supérieure, comme celle que le Viet-Minh a donnée à ses combattants. Mais, comme le dit encore P. Mus, "le conservatisme se croit toujours à temps de recourir, et le plus tard possible, à des concessions". Soudain, on découvre que le marxisme est entré en scène, avec son thème patriotique d'unité nationale qui emporte tout.
Nous sommes condamnés à être imprudents, à prendre des risques énormes, si nous ne voulons pas être pris de vitesse. Nous n'avons pas seulement à satisfaire des besoins alimentaires, d'ailleurs immenses, mais à répondre à une demande de culture, de dignité, de responsabilité politique. Les hommes sont meilleurs qu'on ne dit : ils ne se taisent pas au prix d'un morceau de pain ; ils veulent aussi être respectés et être maîtres de leur destinée. On ne peut plus travailler pour les peuples - si on l'a jamais fait - si leur libération n'est pas leur oeuvre.
Si nous replaçons cette idée de décolonisation" dans son cadre mondial, nous voyons que la paix est liée à la mondialisation de certaines solutions et à la multiplication de l'indépendance dans le monde. Ici encore il apparaît que la vraie paix suppose qu'une place originale soit faite à tous les peuples jeunes, qu'ils ne soient pas forcés de s'aligner sur l'Amérique ou sur la Russie. La "décolonisation" elle-même ne peut réussir que si elle est épaulée par une résistance à la politique des blocs. Si la France s'inféode totalement au bloc atlantique et à sa conception purement stratégique des blocs intercontinentaux, elle se rendra inapte à la décolonisation constructive et elle acculera les nationalismes d'Outre-Mer à prendre appui sur le bloc soviétique ; nous serons ainsi les premières victimes de notre propre vassalité.
Je vois donc une unité profonde d'inspiration et une grande cohérence politique entre notre refus d'entrer dans la course aux armements atomiques et notre volonté de faire de l'Union Française un creuset d'indépendance pour les peuples d'Outre-Mer. Cette inspiration commune, c'est le refus de la vision dualiste qui nous enferme dans les faux dilemmes de la stratégie des blocs. Car ce sont les mêmes forces de résistance à cette politique des blocs qui peuvent présider au désarmement atomique et à la décolonisation.
III. L’Europe et la question allemande.
Le problème de l'indépendance des peuples d'Outre-Mer nous mène au troisième exemple de lutte contre la politique des blocs. C'est celui de l'indépendance en Europe.
Il était bon de ne pas commencer par là et de ne pas tomber dans le piège d'une réflexion centrée sur le problème franco-allemand. Il fallait plutôt commencer par des questions qui imposent une échelle mondiale à notre discussion.
Beaucoup d'entre nous ont été très mêlés à la lutte contre le réarmement allemand et ont été conduits à prendre position contre la supranationalité de l'Europe des Six au nom d'une politique d'indépendance. Cela nous a amené le reproche de néo-nationalisme. Je voudrais montrer que notre attitude était parfaitement cohérente dans la perspective de lutte contre la politique des blocs.
Mettons un moment entre parenthèses la question du réarmement allemand et faisons comme si la construction "cédiste" n'avait pas été la dorure destinée à faire passer la pilule militaire du réarmement ; prenons au sérieux nos camarades qui ont vu au contraire dans ce réarmement, inéluctable à leurs yeux, l'occasion de faire passer l'idée européenne, seule importante à leurs yeux.
Comment se fait-il que nous ayons été accusés tour à tour d'utopie mondialiste et de nationalisme réactionnaire ? Le paradoxe est seulement apparent s'il est vrai que la paix passe par la reconquête de l'indépendance par les pays semi-colonisés. C'est pourquoi nous avons constamment opposé à nos amis "européens" deux arguments que nous avons refusé de dissocier et dont l'un nous a fait taxer de nationalisme et l'autre d'utopie.
D'un côté nous disons : tout abandon de nationalité au profit d'une entité supranationale qui ne fait que renforcer la politique des blocs n'est pas le phénomène "révolutionnaire" que les "Européens" se figurent ; c'est un phénomène semi-colonial qui appelle la même réaction de santé que le colonialisme franc. Nos contradicteurs le savent si bien que c'est le schéma qu'ils appliquent à l'Est européen ; la libération qu'ils souhaitent pour les peuples dominés par "l'impérialisme russe" ne peut être qu'une libération patriotique, qu'une opération de décolonisation ; nous avons effectivement un exemple valable de "décolonisation" en pleine Europe, coïncidant avec une volonté révolutionnaire : c'est l'exemple yougoslave. Par conséquent l'idée de supranationalité ne peut être maniée abstraitement : un élargissement de l'espace économique et humain n'est pas nécessairement un phénomène progressiste ; seule aurait une signification révolutionnaire en Europe une entreprise qui ferait coïncider la décolonisation et la supranationalité. Seule une construction politique comprenant des nations des deux blocs aurait une telle signification.
Mais de l'autre côté nous disons : usons des moyens de la souveraineté pour poursuivre les solutions internationales requises par la guerre froide. A l'inverse de la supranationalité, arme de guerre froide, faisons servir l'indépendance à des solutions internationalistes. Le problème aujourd'hui n'est pas de défaire les patries au profit d'entités technocratiques ou idéologiques, mais de les dépasser en direction d'organismes internationaux qui soient autre chose qu'une agence des grandes puissances. Une intégration brutale qui dénationaliserait les choix politiques fondamentaux qui se posent aux peuples ne préparerait pas nécessairement la paix si elle ne s'appliquait pas aux sources véritables de la tension mondiale.
Il faut donc soustraire ce problème de la supranationalité à son contexte systématique et mystique ; souveraineté, supranationalité ne sont jamais que des concepts opératoires, des instruments utiles qui peuvent protéger des intérêts nationaux dans une phase de semi-colonisation et servir de médiation pour la paix.
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Ce que nous venons de dire contre l'esprit de système et d'abstraction à propos des concepts de souveraineté et de supranationalité, il faut le dire aussi du concept de neutralité. Comme les précédents, il doit être replacé dans la perspective concrète de la coexistence active et de la décompression des blocs stratégiques.
C'est dans ce cadre beaucoup plus vaste qu'il faut replacer les techniques de neutralisation ou de neutralité volontaire ; et c'est par rapport à ces perspectives plus larges qu'il faut en apprécier l'opportunité et l'efficacité. Ce sont, elles aussi, des expédients et il ne faut pas les considérer dans un esprit idéologique mais dans un esprit foncièrement empirique et pratique ; les diverses neutralités qui existent déjà ont été inventées chacune pour dénouer un imbroglio militaire et diplomatique, consacrer un équilibre de forces, nouer un compromis ; c'est pourquoi elles sont toutes uniques en leur genre. La neutralité de la Suisse n'est pas celle de la Finlande, qui n'est pas celle de la Suède, qui n'est pas celle de la Yougoslavie, qui n'est pas celle de l'Autriche. Les unes sont de droit (et de droit différent), d'autres de fait ; telle est un signe d'impuissance ; telle procède du consentement tacite des grandes puissances ; telle procède de la révolte contre un bloc et de son refus nuancé de s'inféoder à l'autre bloc. L'invention d'autres neutralités, de style encore différent, peut être à un moment donné une bonne technique de coexistence organique, si l'on peut dire. Mais il dépendra des peuples et de leur vouloir politique d'en faire un instrument habile et utile de coexistence active, ou une manière pleutre de se garer des coups de l'histoire. C'est pourquoi il n'y a pas de problème simple qui se cacherait sous le mot magique de "neutralisme". Il y a la lutte entre deux conceptions de la coexistence ; l'une est fondée sur la cohésion de deux blocs concluant des arrangements par-dessus la tête des moyennes et des petites puissances ; elle repose sur une vision stratégique de l'histoire présente ; l'autre repose sur la diversité des civilisations humaines, fait crédit à cette diversité et fonde son espoir de paix sur le rôle des intermédiaires courageux capables d'assumer la vocation de la coexistence active. La neutralité peut être dans certains cas une technique juridique au service de cette coexistence active ; mais elle est loin d'en épuiser la signification historique décisive.
La question reste entière à mes yeux de trouver pour l'Allemagne une formule de non-participation à des alliances militaires qui soit à la mesure du problème allemand. La neutralité est un concept opératoire qui vaut ce que valent chaque fois les situations singulières auxquelles on l'applique et les solutions singulières qu'il commande. De toute manière la solution du problème allemand exige un espace de collaboration entre les blocs. Par conséquent elle se rattache aux mêmes principes, aux mêmes exigences, aux mêmes forces qui peuvent assurer au monde la sécurité atomique et aux jeunes nationalismes asiatiques et africains une place au soleil.
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J'ai essayé de montrer la cohérence d'une action à long terme qui aurait pour idée directrice le refus de la division purement stratégique du monde et la recherche d'arrangements mondiaux qui feraient droit à la majorité de la population du globe qui n'est pas engagée dans la lutte pour la domination mondiale.
Le support de cette action à long terme est double : comme on l'a dit à propos des problèmes atomiques (mais il faut l'étendre aux autres problèmes soulevés par la suite), cette action doit avoir à la fois une base morale et une base politique. Le Christianisme Social a pour fonction de rappeler la liaison de ces deux ordres de condition.
Il faudra un certain courage politique à la France pour pratiquer la politique d'indépendance que requiert aussi bien le refus d'entrer dans la guerre atomique que la ferme volonté de décoloniser l'Union Française et que la construction d'une Europe aux dépens des deux blocs. Ce courage politique, à mon sens, concerne à la fois la gauche non-communiste et la gauche communiste ; car il n'y aura pas de solution au problème politique français, au problème de l'Union Française et à celui de l'Europe, tant que le parti communiste n'aura pas lui-même pris ses distances par rapport à la politique soviétique. Hors de là, le P.C. restera dans son isolement et s'épuisera dans une opposition toute négative et la gauche, faute de l'appui du peuple - pour autant qu'il est communiste - ne réalisera jamais la grande aventure de la décolonisation.
Ce courage politique n'est pourtant pas un pari dans le vide. La vision manichéenne du monde coupé en deux est une vision purement stratégique des choses ; elle ne repose pas sur la réalité des forces dans le monde ; la conférence de Bandoeng nous rappelle que les faits sont têtus et que le monde ne se laissera pas ranger en deux lignes de bataille. Il y a de la diversité latente, potentielle, qui cherche à s'exprimer. La réalité moderne, dans sa profondeur humaine, n'est pas dualiste, mais franchement pluraliste. Aussi, quand nous parlons d'indépendance française, nous ne sommes seuls qu'en apparence et pour le premier regard, celui qui n'est sensible qu'au dispositif stratégique des camps et non à la richesse humaine de notre globe.
C'est ici que la grandiose vision des forces qui travaillent le monde en sens contraire de la politique des blocs rejoint la responsabilité morale des petits noyaux de pensée et d'action qui peuvent inspirer, encourager, critiquer, redresser une politique qui aurait par ailleurs l'appui des peuples. L'arme de ces petits groupes, c'est d'abord de "dire la vérité" ; un seul journaliste qui dit la vérité sans céder à la surenchère, au goût du sensationnel, à l'esprit de propagande, qui donne un seul fait sûr après en avoir éliminé six seulement probables, atteste que nous sommes dans un monde où la parole a du poids et où la détermination personnelle d'un petit nombre est efficace.
Je rejoins ici le problème esquissé plus haut de l'objection de conscience à la construction de la bombe. Nous sommes à un point où il faudra peut-être jouer notre dévouement à la paix sur ce problème-là ; non qu'un refus - acte négatif et limité - tienne jamais lieu de politique ; mais il peut être un gage de rigueur et l'envers d'une politique, dans la mesure où il communique en profondeur à la résistance des masses. La conjoncture présente fait appel à la fois à la quantité des masses humaines qui montent pour la première fois sur la scène de l'histoire et à la qualité de petits noyaux responsables de l'incessante invention d'une civilisation plus juste et plus humaine.
Paul Ricœur
Publié dans « Paul Ricœur, Histoire et civilisation »,
Introduction et édition de 9 textes de Ricœur
parus dans la revue du Christianisme Social,
Autres Temps n° 77-78 Printemps 2003
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

Note :
* Rapport présenté en avril 1955 au Congrès du Christianisme social.