Une parole fiable dans l’espace public

« Une parole fiable dans l’espace public : à quelles conditions ? » Éléments de réflexion.
Suivis d’une « Charte pour une parole publique crédible »

 

Le noyau de ce texte est un exposé donné au Forum de Regardsprotestants par Olivier Abel, professeur de philosophie à l’Institut protestant de théologie. Il a été l’objet de discussions pendant deux séances, d’échanges de vue entretemps et depuis, et d’une relecture attentive par Séverine Daudé, qui a été journaliste à Réforme, puis productrice de l’émission Présence Protestante (France 2). Après le Prologue, qui tente de formuler de quoi nous parlons et à partir d’où nous parlons, le texte se compose de trois volets, disposés pour ouvrir le débat : I/ des éléments d’observation, de constat, d’analyse de la situation ; II/ une réflexion plus biblique, plus théologique, et prenant appui sur la tradition protestante ; III/ la proposition de quelques règles pour mieux partager la parole et la responsabilité du langage public. En guise de conclusion ou synthèse, rédigée par Séverine Daudé, une « Charte pour une parole publique crédible » en reprend les grands axes. Ces éléments de réflexion et cette Charte ont été achevés en mai 2016.

Prologue

  1. Jadis nos sociétés étaient sans doute trop crédules. Aujourd’hui, elles se défont par manque de confiance et discrédit mutuel. Ce qui nous manque, lorsqu’il nous prend de vouloir vivre en humains, c’est une parole qui respecte la parole, qui donne confiance à la parole. Toute parole est en attente de crédit, toute personne qui s’exprime présuppose une confiance dans sa propre parole comme dans la parole d’autrui, et finalement une confiance dans cette « institution des institutions » qu’est le langage. Sans cette confiance au langage, nos sociétés s’effondrent. Or c’est ici le cœur de métier et d’inquiétude des religions : parce que la foi peut être comprise comme une question de fiabilité et de crédibilité, parce que la fanatisation de la parole, tout comme sa dérision, sont des pathologies qui nous concernent. Notre pari est qu’il appartient aux traditions religieuses, entendues dans un sens large, d’aider parmi d’autres à penser, à vivre, à instituer la fiabilité du langage, le crédit que nous accordons à la parole des autres et les règles minimales qui autorisent la conversation.

 

  1. Pour notre part, nous le ferons à partir de la gratitude qui seule fonde notre responsabilité. Nous le ferons à partir de la conviction que toute existence humaine est une grâce à célébrer, qu’il n’en est pas une qui soit superflue. Et qu’ainsi toute « politique » – religieuse, sociétale, économique – trouve sa dignité à servir jusqu’à la plus pauvre ou la plus faible d’entre elles. Rien n’est notre mérite ni notre dû. Prendre notre monde comme un don, c’est aussi l’idée, présente au cœur des Evangiles, que le hasard des naissances et des rôles pourrait être redistribué et qu’il faut sans cesse redonner à chacun la chance de recommencer. Nous le ferons aussi à partir du sentiment que nous ne pouvons célébrer cette gratitude qu’ensemble, par la diversité même de nos manières de rendre grâce. C’est d’ailleurs l’esprit des Ecritures bibliques que d’avoir su canoniser ensemble, c’est-à-dire réunir en un « corpus », des traditions et textes apparemment incompatibles, obligeant la communauté à les réinterpréter ensemble. C’est également un geste fondateur de l’idéal politique qui anime ce que l’on appelle « démocratie », bien autant que le furent les réformes d’Athènes à l’âge classique.

 

I. Quelques observations sur l’état du langage (et notamment du langage politique) dans nos sociétés

 

  1. Sur le registre politique, effectivement, nous avons trop souvent le sentiment d’un bluff, d’un langage à la fois de plus en plus excessif et de plus en plus creux, avec de fausses promesses, des postures de matamore, et même de « fausses » lois, davantage destinées à faire signe qu’à être appliquées – beaucoup d’entre elles se situant au-dessus des moyens réels de notre société appauvrie. Comme si le langage était à côté de la réalité, qu’il n’avait pas de prise sur le monde, ni pour le faire voir, ni pour le changer.

 

  1. Nous disposons, certes, de contre-pouvoirs politiques, car nous avons une longue expérience du pouvoir étatique, émergé sous sa forme absolutiste après les Guerres de religion, et devenu totalitaire après les effondrements politiques issus de la Première Guerre mondiale. Mais où sont les contre-pouvoirs économiques, face à la mondialisation financière qui échappe à tout contrôle, à toute règle ? Où sont les contre-pouvoirs médiatiques, quand les principaux relais d’information se concentrent sous la coupe d’impératifs financiers ou obéissent au diktat de l’audience immédiate ? Ces dernières années, certes, un réseau de nouveaux médias, « citoyens » et de proximité, est apparu sur tout le territoire, mais est-il assez soutenu, assez pluriel, assez connu du grand public et de toutes les générations ?

 

  1. En France, nous sommes par ailleurs captifs d’un paradigme machiavélien, où le pouvoir est d’abord pensé comme une domination verticale qui doit être conquise et conservée par la force et la ruse – Machiavel décrivait cela sans le justifier. Il en résulte une grande indulgence à l’égard du cynisme, des coups bas, des combines et des stratagèmes de séduction. Il en résulte aussi une tendance à flatter le public dans le sens de ses peurs et de ses convoitises. Or, il nous semble que, de Calvin, Milton et Hobbes jusqu’à Rousseau, les philosophies politiques du « pacte », de l’« alliance » avaient une conception plus horizontale, plus heureuse, plus positive du politique et du magistrat.

 

  1. La modernité européenne entière a été portée par de grandes et belles intentions, mais les résultats ont souvent été bien différents sinon contraires au souhait originel. Depuis lors, on ne voit plus que le mal, on ne veut plus que se protéger du mal sans voir que l’ombre de la précaution et de la protection contre le mal nous maintient sous la dépendance de ce mal ! Et nous voici devenus incapables de lever ensemble le regard vers le bon, vers le bien commun. Il n’y a plus de place pour les promesses, les attentes, l’espérance.

 

  1. Dans ce contexte, la parole, l’action et la militance « politiques » ont tendance à se fragmenter, à se sectoriser, à se segmenter. Certes on y gagne en clarté des objectifs, sur le terrain purement stratégique. Mais quelle différence alors avec les formes actuelles du « management par projets » ? Quelle différence avec le « lobbying » ? Il est déjà précieux de tenter de penser l’ « intersectionnalité » des luttes, car les injustices sont diverses, hétérogènes, complexes. Mais n’y a-t-il en politique que des luttes et des résistances, n’y a-t-il que des stratégies ? Comment penser la responsabilité « à plusieurs », et pas seulement la conviction de « nous contre eux » ? Comment « faire le lien » si l’intelligence collective ne doit pas renoncer à tenter de penser la totalité ?

 

  1. A vrai dire, le débat politique se trouve pris en étau entre la montée des démagogies sécuritaires, d’une part, et d’autre part une gestion technocratique conduite en dehors de toute discussion sur les finalités. On a d’un côté des « témoins » émus, une parole excessivement subjective qui balaye la complexité du monde, et d’autre part des « experts » d’une complexité qui n’est pas celle des perspectives humaines, mais celle des résultats économiques et des règles juridiques.

 

  1. La mondialisation bat son plein avec une révolution numérique qui bouleverse les médias, les cultures, les traditions, les sociétés, l’économie, la politique. La parole et le geste peuvent être reproduits instantanément, de manière infinie, et nous sommes submergés de représentations, d’opinions, de signes. Jadis l’invention de l’imprimerie avait déterminé une mutation immense, dont la Réforme protestante ne fut qu’un aspect parmi d’autres. Aujourd’hui, une autre mutation est en cours. De façon réjouissante, elle a déjà démultiplié les possibilités d’échanger des paroles, de partager des biens et des savoir-faire, d’accéder à des informations qui ne trouvent pas leur place dans les journaux télévisés. Mais, face à cet espace nouveau et vertigineux, on a trop vite fait de croire que la parole produite par chacun sera relayée de façon égale ; on a trop vite fait de penser que la liberté d’expression ou la contribution critique sont reines, alors qu’elles se réduisent souvent à une liberté d’insulter.

 

  1. Dans une société remodelée par Internet, le téléphone mobile, les réseaux sociaux et les canaux numériques, où la frontière entre le public et le privé est brouillée, où la facilité de l’attaque publique et du retrait favorise certains types de propos, la question de la « réputation », de la renommée est redevenue aussi centrale que dans les sociétés orales. En effet, nos sociétés sont des villages où nous sommes instantanément branchés sur ce qui se passe quelque part au bout du monde. Les calomnies ne peuvent plus être simplement dédaignées comme elles l’ont été dans le froid anonymat des grandes villes : nous sommes désormais partout repérables et « traçables », dans la durée, tous voisins sur la toile et, du coup, tous exposés dans nos espaces de vie. Pour cette raison au moins, il n’est pas possible de laisser s’envenimer la parole et proliférer la calomnie. Mais sur Internet « le bon grain et l’ivraie croissent ensemble », comme le dit la parabole, et il nous est difficile de prétendre les départager !

 

  1. Au carrefour de la parole publique et du politique, il y a un facteur central du sentiment de discrédit général : c’est le mépris, la calomnie, l’humiliation. Nos sociétés ont déployé une grande sensibilité aux violences concrètes et vérifiables, mais une grande insensibilité aux humiliations. Le problème est que l’humiliation est subjective, mais si elle est difficile à mesurer, ses effets ne s’en font pas moins sentir à long terme. Le propre de l’humiliation, à la différence de la violence qui attaque les corps, par le geste, est d’attaquer le visage, par la parole. Ces mises en scène de la domination, si fréquentes dans le brouhaha politique, masquent mal, chez ceux qui la pratiquent, une impuissance et une absence de foi en leur propre parole… en définitive démoralisantes pour tous. L’inflation de paroles excessives peut faire le lit d’un imaginaire meurtrier, mais aussi des gestes effectifs de la guerre civile !

 

II. Quelques paradoxes intéressants de la pensée protestante

 

  1. Les conditions d’une fiabilité de la parole publique ne sont pas étrangères aux préoccupations des confessions de tradition protestante. Avec et parmi d’autres, elles se sentent en effet porteuses d’un « ministère de la parole», où la parole humaine est autorisée à grandir, mais autorisée aussi à diminuer, par ce que nos traditions appellent la « parole de Dieu ». C’est justement parce que nous reconnaissons la place d’une parole plus souveraine que toute parole humaine, que celle-ci peut trouver sa place, seulement humaine, et sa crédibilité toujours résistible.

 

  1. L’Epître de Jacquescompare la minuscule langue qui gouverne le corps au