« Rouvrir les promesses »

(Semaine AJCF – Novembre 2007, notes de la
table ronde sur Révélation biblique et histoire)

Intervenants : Olivier ABEL, Père Henri-Jérôme GAGEY, Armand ABECASSIS, présidente : Pasteure Florence TAUBMANN, interpellateur : Luc FERRY

La révélation biblique qui a inspiré notre histoire passée, a-t-elle encore une actualité alors que la modernité, héritière arrogante, semble avoir dépassé le christianisme et marginalisé le judaïsme ?

Paul Thibaud

Ce soir nous abordons un sujet qui par beaucoup de côté englobe les autres, l’attitude vis-à-vis de l’histoire et de l’avenir. Est-ce que le thème de la fin de l’histoire, a-t-il une consistance ? Quel est son rapport avec la situation présente du judaïsme et du christianisme qui en tant que religions de la Bible désignent à l’humanité un commencement et une destination. Je vais donner la parole à Luc Ferry, va poser le problème et être le représentant du monde actuel devant nous.

Luc Ferry

Je partage avec beaucoup dans cette salle, la conviction que le marché plus les droits de l’homme ça ne suffit pas, ce n’est pas un horizon suffisant pour une vie humaine. Or ce couple (le marché plus les droits de l’homme) c’est la définition la plus rapide qu’on puisse donner, et elle n’est pas fausse, de la modernité démocratico-libérale dans laquelle nous sommes. Cet alliage qui peut prétendre être une mise en œuvre de notre universalisme, a, pour moi beaucoup de mérites mais s’il peut prétendre régler nos comportements sociaux, il ne propose pas de sens qui corresponde à certaines de nos aspirations les plus profondes. Mais une question se présente aussitôt, une fois exprimée cette insatisfaction » : qu’est-ce qui nous autorise à en juger ainsi ? à trouver notre monde libéral, je ne dirai pas arrogant, car je le pense plutôt désespéré, mais trop court dans son horizon, son espérance ? Trois remarques pour ouvrir la discussion.

La première remarque c’est qu’il ne suffit pas d’avoir une morale. Nous avons besoin en plus de ce que j’appellerai une spiritualité. Même si on est non-croyant, ce qui est mon cas, on ne peut pas évacuer cette dimension, qui dépasse de la morale. La morale, en quelques sens qu’on entende ce mot, c’est le respect d’autrui. Les droits de l’homme sont notre morale commune puisqu’ils indiquent ce que nous devons respecter chez les autres : la liberté d’opinion, de circulation… surtout le droit pour chacun de chercher son bonheur où il l’entend. Ceci est évidemment considérable, quand une morale reconnue fait défaut, la violence sur autrui peut se déchaîner. De cela nous avons à la fois le souvenir historique et le spectacle actuel à travers l’information : génocides, massacres, régimes totalitaires. Mais quand le respect de l’essentiel est en gros garanti, tant bien que mal (c’est à peu près le cas dans nos pays, au moins sur le plan juridique), quand les droits de l’homme sont globalement respectés, cette morale montre qu’elle n’est qu’une base de départ. Elle indique les conditions pour soient pacifiés nos rapports, elle donne corps au respect d’autrui, mais elle ne définit en rien l’horizon de sens qui nous est aussi indispensable. Vous pourriez respecter les droits de l’homme de la manière la plus parfaite, être un saint laïc, un Kouchner parfaitement réussi, sans que cela vous dise comment répondre aux agressions de la vie : vous vieillissez, votre enfant peut mourir dans un accident de voiture, vous pouvez avoir un cancer, perdre un être aimé… Affronter cette dimension de la condition humaine, cela n’a aucun rapport à la limite avec le respect d’autrui. En dehors même de la souffrance et de la mort, d’autres défis, d’autres dimensions de l’existence ne peuvent pas non plus recevoir de réponse suffisante dans le cadre d’une morale du respect mutuel. Il en va ainsi de la manière de vivre une relation amoureuse, de nos responsabilités éducatives, peut-être aussi, question cruciale dont on parle peu, de réagir à l’enlisement dans la banalité quotidienne d’un univers voué à la consommation. Ces questions ne relèvent en rien de la morale, avec quoi elles n’ont tout simplement aucun rapport. La dimension existentielle de notre vie, sa qualité relève pour aller vite de ce que j’appelle ici la spiritualité. Celle-ci était prise en charge par les grandes religions de manières diverses, la morale des droits de l’homme ne les a pas remplacées pour cela.

Deuxième remarque : dans la société du marché et des droits de l’homme la révélation dont nous parlons aujourd’hui a été « déconstruite » radicalement. Ceci donne à beaucoup le sentiment que la religion appartient à un monde passé, perdu, qu’il y a eu « désenchantement du monde », selon la formule qu’a imposée Marcel Gauchet. Cette déconstruction a marqué tout le XXème siècle. Comme un acide, elle a rongé toutes les valeurs traditionnelles : la tonalité en musique, la figuration en peinture, les figures traditionnelles du surmoi, appelées morale bourgeoise ou morale chrétienne, ont été rapportées, ramenées aux conditions, historiques ou autres, qui les avaient vu naître et se répandre. Elles sont en somme devenues des marques de faiblesses au lieu de sembler des idéaux, des manières d’élever l’humanité. La figure la plus haute de cette déconstruction c’est à mes yeux, la critique par Nietzsche de ce qu’il appelle nihilisme : la mise au pinacle de valeurs que l’on oppose à la vie, qui portent à la déconsidérer. On a ainsi déconstruit toutes les valeurs traditionnelles. Déconstruction qui a souvent avancé sous deux enseignes, deux grands leitmotivs : la bohème et l’avant-garde, mots qui l’un et l’autre désignent à la fois un milieu et un mot d’ordre . La vie de bohème s’oppose à la vie bourgeoise depuis 1848, depuis le livre d’Henri Murger, qui a servi de livret au fameux opéra de Puccini. L’avant-garde, elle, dans les arts et au-delà, a cherché l’innovation radicale et répétée, la table rase faite du passé, la déconsidération toujours reprise des repères admis dans les domaines esthétique, moral, religieux, politique. Cette dynamique, cette aventure a été l’espoir, la fierté du XXème siècle, ce siècle porteur d’acide attaquant toutes les valeurs traditionnelles, déchaînant contre elles la vie créatrice. Si ces valeurs, comme celles que portent les religions révélées, sont restées debout, c’est en donnant le sentiment d’être fragilisées, en attente de chuter, comme on a vu faire au journal télévisé pour de gigantesques statues de dictateurs mises à terre quand leurs régimes se sont effondrés.

Pourtant ces valeurs traditionnelles, certes ébranlées par l’avant-garde et la bohème, n’ont pas été renversées par celles-ci mais bien davantage, comme on disait dans les années 60, par « le Grand Capital ». C’est évidemment le mouvement du capital, le mouvement des sociétés libérales, ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation, qui est aujourd’hui le principal agent de la déconstruction intellectuelle et morale. Pour le montrer de façon simple, pardonnez la forme rustique du propos, j’imagine comme une fable. Je rencontre un ami chef d’entreprise, un chef d’entreprise idéal typique, pour parler comme Max Weber, un homme de 60 ans, qui est à droite, puisqu’il est chef d’entreprise et qu’il n’est pas fou ; il trouve en gros que la droite n’a pas bien fait son travail et que c’est bien d’avoir aujourd’hui un homme à poigne qui va peut être faire les choses plus énergiquement. Mais, lorsqu’il reçoit ses enfants ou petits enfants avec leurs amis, pour un goûter d’anniversaire de la classe, il trouve cette génération singulièrement mal élevée, ne sachant guère dire bonjour en arrivant et merci en partant. Et si jamais, dit ce patron, on a avec les représentants de la génération qui arrive une conversation en matière d’histoire de l’art ou d’histoire tout court, on s’aperçoit que les repères les plus simples font défaut, quant à leurs lettres, continuera-t-il, c’est plein de fautes d’orthographe… Il n’y a même aucune chance qu’ils écrivent quelque chose qui ne ressemble pas à un texto. Mon chef d’entreprise, lui, a lu Nicolas Baverez, il trouve que ça décline sérieusement, heureusement qu’on va peut être avoir un homme à poigne pour remonter tout ça. Il craint le déclin, et il n’a pas toujours tort, par exemple sur l’école. Mais, cessons de plaisanter, je m’imagine lui répondant en toute amitié : tu es le principal auteur de cet état de fait (et non pas les grandes religions, ni même la gauche) à cause de ta volonté de transformer chacun d’entre nous, et notamment nos enfants, en consommateur.

Qu’est-ce en effet qu’un consommateur ? Qu’est ce que c’est que la consommation ? En simplifiant beaucoup je dirai : la consommation c’est l’addiction. Ce qu’est l’addiction, un bon biologiste vous le dira mieux que moi, le drogué c’est celui qui augmente les doses et qui rapproche les prises. Formule qui peut servir aussi à décrire le client idéal d’un supermarché. Le consommateur idéal, que mon chef d’entreprise est obligé d’appeler de ses vœux, c’est quelqu’un qui augmenterait les doses et qui rapprocherait les prises. Pour parvenir à ce que nous soyons ainsi dans le manque, que nous soyons impatients de mettre les enfants dans la voiture pour aller faire les courses le samedi, il faut qu’on casse dans nos têtes tout ce qui freine la consommation, et rien ne freine davantage la consommation que les valeurs morales, culturelles et surtout spirituelles. Si mon arrière grand-mère, que j’ai bien connue, revenait sur cette terre et voyait un centre commercial, elle trouverait cela dégoulinant de bêtise et d’obscénité, parce qu’elle trouverait que cela nous écarte des vrais valeurs qui sont quelque chose comme bien sûr les devoirs envers autrui mais aussi les devoirs envers soi-même. Je dis donc à mon chef d’entreprise : Tu ne peux pas avoir l’enfant traditionnel, bien élevé, et qui ne fait pas de fautes d’orthographe, en même temps que l’enfant zappeur-consommateur. On ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière, le tonneau plein et la femme ivre, comme on dit en italien.

Disant cela, je m’interroge moi-même, qui ne suis pas hostile par principe à ce mouvement libre du capital d’où est sortie une déconstruction qui me met mal à l’aise. Je suis un républicain de droite, je suis un libéral. Mais ça n’est pas parce qu’on est un libéral qu’on est obligé d’être aveugle et satisfait. On peut penser de la mondialisation ce que Churchill disait de la démocratie : le pire des systèmes à l’exception de tous les autres.

Troisième et dernière remarque : ce qui sauve à mes yeux le monde actuel, ce monde capitaliste, c’est d’avoir réinventé, de réinventer encore, des sentiments qui ressemblent aux valeurs de la révélation, je pense notamment à l’amour et à la loi. Cette réinvention, si j’étais croyant, encore plus si j’étais en charge d’une institution religieuse, elle me donnerait à réfléchir. Le capitalisme n’a-t-il pas inventé ou répandu l’amour moderne, la famille moderne, le mariage d’amour, en même temps que le salariat ? Les historiens des mentalités nous l’ont appris, dans l’ancien régime au Moyen-âge on ne se mariait pas par amour, le mariage d’amour n’existait pas. On se mariait pour le lignage, pour transmettre le patrimoine, pour faire vivre la ferme. D’ailleurs on ne se mariait pas, on était marié, en fait par son village plutôt que par ses parents. Il faut attendre Molière pour qu’on montre au théâtre des jeunes gens qui refusent d’être mariés de force. Le capitalisme avec le salariat, a inventé le moyen pour l’individu de s’arracher aux communautés traditionnelles qui étaient indissolublement religieuses et paysannes, a donné un statut à l’individu n’ayant rien d’autre que sa force de travail. On a par exemple, des études sur des filles bretonnes devenues bonnes à tout faire chez les bourgeoises des villes. S’arrachant au village d’origine, des individus sans ressources ont « monté » à la ville pour avoir un salaire d’ouvrier, de bonne à tout faire, de petit employé, et y trouver pour la première fois de leur vie une double liberté, celle de l’anonymat qui permet d’échapper au contrôle social et celle du salaire, si petit soit-il. Ceux là on ne les a plus mariés de force, ils se sont mariés eux-mêmes, si possible par affinité. Et cela a bouleversé notre civilisation, où le rapport affectif, non seulement au conjoint mais à autrui, a pris une importance générale sans équivalent ailleurs. Rappelons-nous Montaigne écrivant à un de ses amis qu’il a perdu « deux ou trois enfants » en nourrice. Pour incompréhensible qu’elle soit devenue pour nous, une telle expression est alors parfaitement classique. Rousseau a abandonné ses 5 enfants, Bach et Luther en ont perdu chacun 10. Ils en avaient comme on dit du regret, mais la mort d’un enfant était à l’époque beaucoup moins grave que celle d’un adulte. C’est dans le cadre de la famille moderne, fondée sur l’amour, que s’est produite cette remarquable révolution des sentiments qui nous a conduits à sacraliser l’autre. Sacralisation d’autrui qui a entraîné, c’est là le point de retournement, la déconstruction de toutes les figures traditionnelles du sacré, la révélation bien sûr, mais aussi la patrie puis la révolution. Toutes les entités dites sacrificielles au sens où l’on dit qu’on pourrait se sacrifier pour elles disparaissent. Max Weber a une jolie métaphore : le modèle des valeurs traditionnelles c’est le capitaine d’un vaisseau qui coule avec son bateau. Je dirais métaphoriquement : plus personne ne coule aujourd’hui avec la coque du bateau.

En revanche une nouvelle entité sacrificielle apparaît pour le meilleur et pour le pire, qui est l’humain comme tel, l’individu, la personne. Au fond, les seules causes pour lesquelles nous sommes prêts à sacrifier quelque chose de nos vies, ou peut être nos vies, ce sont les êtres que nous aimons, peut être même ceux que nous ne connaissons pas. Il y a là disparition des figures traditionnelles du sacré, mais émergence de nouvelles figures, donc un réaménagement de la problématique fondamentale de la sortie de soi. Pourquoi sortons-nous de nous mêmes, pourquoi envisageons-nous éventuellement d’abréger notre vie, du moins de borner l’individualisme égoïste qui nous est naturel, pour quels motifs ? Pour la plupart d’entre nous cela porte un nom, c’est l’amour. Sauf que cet amour il n’est plus tout à fait l’amour chrétien, il a engendré des lois qui ne sont plus tout à fait les lois, ou la Loi, telle que la révélation l’a transmise. Voilà le monde où nous entrons, dont je ne dirai pas qu’il est arrogant, quoi qu’il puisse sembler à un croyant.

En somme, ce monde est beaucoup plus tragique, passionnant aussi, qu’arrogant. Tragique parce le « petit individu » que je décrivais tout à l’heure, est entré dans une vie ultra affective, dans une logique de l’amour et de la famille moderne, pour qui le pire du pire c’est le deuil d’un être aimé et l’abandon. Et que, dans le même mouvement, cet être que nous sommes, hyper affectif, plus exposé au deuil et à la perte, s’est privé de tous les des filets de sécurité, de tous les principes porteurs de sens que les grandes révélations pouvaient comporter. Evidemment dans cette salle il y a, j’imagine, plus de croyants que de non-croyants mais imaginez cette contradiction pour l’immense majorité des citoyens des pays laïcs aujourd’hui, entre une affectivité plus grande que jamais, et une protection moins grande que jamais. Ceci est probablement le tragique de la condition humaine moderne, de la condition libérale, démocratique, à quoi nous devons faire face.

En fonction de quoi, je pense que le message des grandes religions, le message des grandes révélations, est plus que jamais précieux même pour les non-croyants, pour les non-croyants comme pour les croyants. Plus que jamais je m’intéresse par exemple au contenu de la Bible et des Evangiles. Je pourrais donner beaucoup d’exemples de la valeur de ce contenu pour moi, indépendamment je dirai de la foi. Et je pense qu’il y a là un domaine encore en friche. Les autorités religieuses devraient partager, si je puis dire leur patrimoine avec les non-croyants. Je pense qu’elles ne le font pas assez. En tout cas, si j’avais, comme on dit, un livre à emporter sur une île déserte, ce serait sans aucune hésitation, l’évangile de Jean. Je pense qu’il y a là des messages qui sont fondamentaux y compris, je le répète, pour quelqu’un qui n’a pas la foi, et qui ne souhaite même pas l’avoir.

Paul Thibaud :

Il est sans doute possible de résumer d’une formule ce propos en partie double sur la modernité dans son rapport avec la morale et la spiritualité : nous avons perdu les valeurs qui assuraient notre rapport avec le monde, mais nous avons trouvé autrui.

Olivier Abel,

Cette question de la révélation biblique face à la modernité arrogante, je reprends le texte introductif, j’ai choisi de la croiser avec une autre qui est arrivée en même temps dans mon agenda et que, n’arrivant pas à séparer de la première j’ai choisi de creuser en même temps. La seconde question est celle d’une réponse à faire à un texte assez ancien (quarante ans) de Y. Leibowitz, texte assez polémique à l’égard du dialogue judéo-chrétien, de l’amitié judéo-chrétienne. J’ai pensé que ces deux questions voisines pouvaient être travaillées ensemble. Je vais le faire en avant cinq petites pointes, en présentant cinq petites bribes sur cette question.

Je commence par ce que j’appelle la question occidentale. Il me semble qu’à propos de la modernité une question est en train d’apparaître et de changer le paysage tout entier. Autrefois (quand l’Empire Ottoman était dit l’homme malade de l’Europe) on parlait de La question d’Orient. Aujourd’hui, une nouvelle question est en train de surgir, c’est la question occidentale. On a un conflit d’interprétation sur ce que c’est que l’Occident lui-même, sur ce que c’est que la modernité occidentale. Naguère tout le monde voulait être occidental, tout le monde voulait s’occidentaliser. Aujourd’hui plus personne ne veut hériter de la modernité occidentale, elle est même en train de devenir le carrefour géométrique des détestations. La Russie orthodoxe nous accuse de débauche et de matérialisme, le Vatican pense la même chose, et aussi les Evangéliques américains. Le judaïsme prend ses distances en disant que cet Occident n’est pas judéo-chrétien mais est chrétien. A l’intérieur même de la tradition philosophique, une tendance française récente, marquée par Nietzsche mais aussi par Heidegger, Foucauld, par certains côtés Levinas, Lyotard, Derrida… manifeste une sorte de trouble vis-à-vis de la modernité occidentale. Sommes nous de cette lignée, de cet héritage ? Cette question qui ne fait qu’apparaître, mais qui porte dans ses flans la menace d’une haine de soi de la modernité occidentale, qui prépare à mon avis des guerres civiles, des déchirements graves. Ce n’est pas une raison pour ne pas critiquer la modernité, c’est juste énoncer une mise en garde.

Deuxième pointe, à partir cette fois de la Bible maintenant, des codes bibliques. Northrop Fry, grand critique littéraire, avait, à l’usage de ses étudiants ignorants de leur propre culture, développé l’idée que la Bible est le « grand code » de la littérature occidentale. Ce que Eric Euerbach, un juif réfugié à Istanbul, dans sa mimesis avait déjà magnifiquement suggérer. Mais on peut dire aussi que le code biblique, est le grand code de la philosophie morale et politique, ou comme le dit Ricoeur le noyau éthico-mythique d’une grande partie de nos cultures et de nos civilisations. Il faut tout de suite mettre cela au pluriel cette référence : il n’y a pas un code biblique, mais des codes. Au premier abord, on dira qu’il y a évidemment deux « testaments ». Comme l’a remarqué Jean-François Liotard, les textes du nouveau testament ne sont pas dans le même régime de langage que ceux de l’ancien testament. Il n’y a pas un seul régime narratif qui serait judéo-chrétien. Il faut même pluraliser de chaque côté. Il y a plusieurs régimes de langage, plusieurs théologies, plusieurs formes de vie interprétative dans l’ancien testament : le narratif, le législatif, le prophétique, le sapientiel, l’hymnique. Il y a aussi plusieurs régimes dans le nouveau testament. Les évangiles eux-mêmes sont pluriels, mais, en bloc, ils se distinguent de la correspondance, des épîtres de Paul ou de l’apocalypse. Mais ces différents codes ont justement été « encodés » ensemble, puisqu’ils composent un « canon », comme si les héritiers avaient voulu, souhaité, accepté du moins de s’installer d’entrée et irrémédiablement dans « le différent », dans le désaccord, dans le conflit des interprétations. De plus ces codes, puisqu’ils ne sont pas tombés du ciel, mélangés à d’autres, extra-bibliques, à du gréco-romain, si l’on peut dire puisque tous les traits d’union sont contestables. Et tout cela ensemble forme la boite noire, le noyau, le programme des civilisations et des cultures occidentales et modernes.

Troisième pointe, il me semble qu’il faut évoquer maintenant notre responsabilité, notre prise en charge d’un tel passé divisé. On peut commencer par une critique du mot « nous ». Nous judéo-chrétienne nous amitié judéo-chrétienne, nous occident, nous modernité. Liotard dont je parlais tout à l’heure fait une critique de l’idée de souveraineté impliquée par le nous. Le nous de souveraineté « nous le peuple » qui ouvre la déclaration américaine d’indépendance. Ce « nous » établit d’un seul mot l’union du destinateur et du destinataire de la loi, du texte qu’il s’attribue et qui lui permet de devenir autonome. La grande force de Lévinas a été de faire éclater la dissymétrie qui traverse « nous », dû décalage des générations, à leur remplacement les unes par les autres. La même dissymétrie, l’écart entre l’un et l’autre, règne dans la conversation, dans le dialogue. Il faut donc veiller à ce que le ‘nous’ n’avale pas trop vite les différences de générations, les écarts dans les conversations.

Il y a un ‘nous’ trop facile, trop rapide, comme le montrait la « pointe » précédente, mais il est impossible parfois de ne pas dire ‘nous’. Nous sommes obligés de le faire. On ne parlera jamais si l’on attend d’être seul pour le faire. Parler pour soi même c’est déjà parler pour autrui, tenter de sortir de la solitude, transgresser le solipsisme dans lequel je suis. Toute parole engage forcément l’altérité, la pluralité, la politique, elle nous établit quelque part. Et cela il nous faut le faire. C’est Elisabeth de Fontenay qui le disait : un enfant de grands-parents victimes d’une extermination, n’a-t-il pas pleinement le droit de dire ‘nous’ en parlant de ses ascendants et de ses descendants ? Il y a bien quand même la possibilité de dire nous dans la généalogie. Autre exemple, Willy Brandt n’avait-il pas pleinement le droit de dire « nous » pour prendre politiquement la responsabilité de demander pardon comme il l’a fait ? Il y a des conditions d’énonciation du nous, qui sont difficiles, parfois dures, mais qui montrent que parfois le « nous » est un droit, du moins qu’on en a besoin éthiquement et politiquement pour penser et exercer notre responsabilité. Si plus personne ne se présente pour reprendre en charge l’héritage de cette modernité occidentale jusque dans son arrogance, où va-t-on ? Elle notre galère, si je puis dire, on n’en a pas d’autre, on y est ensemble. Si plus personne ne prend en charge l’héritage, si tout le monde dit : moi je ne veux pas hériter, vers quelle ingratitude, et aussi vers quelle irresponsabilité générale allons-nous ? Ne faut-il pas au contraire, c’est un des grands problèmes d’aujourd’hui, prendre en charge à la fois la responsabilité des malheurs advenus et des promesses les promesses non encore tenues. Les visées, les orientations gardent le bon. Nous avons la tâche historique de tenir, de rouvrir les promesses, sauf à nous en délier, lorsque certaines sont trop lourdes, intenables.

Quatrième pointe, il me semble que pour prendre en charge cette responsabilité de la modernité occidentale, nous avons, et là je parle comme intellectuel protestant, à prendre en charge nous aussi les lectures de la Bible qui sont devenues impossibles, dangereuses, terrifiantes, qui ont fait trop de mal. La première à quoi je pense c’est une lecture dialectique au sens de Hegel. Mais je pense que sa lecture de la Bible a fait beaucoup de mal, qu’elle est au départ, à travers l’histoire du salut qu’elle a construite, de la modernité occidentale. Il y a une grande narration : Création, Chute, Rédemption que, d’une certaine manière, reprennent, sécularisent tous les grands récits modernes du progrès : l’histoire va vers un bien à travers des épreuves. Récit d’émancipation repris du texte biblique. Ce qu’il y a de terrifiant là dedans, c’est l’idée qu’il y a aurait une émancipation sans reste, à la suite de laquelle on pourrait renier tout attachement, toute enfance, toute part d’enfance pour ne se reposer que sur soi-même. Il me semble que cette idée de la généalogie comme émancipation trouve chez Hegel une figure très forte profondément chrétienne, liée à une théologie que, non spécialiste, je me risquerais à nommer théologie dialectique, celle pour qui l’accomplissement est sans reste. Pendant longtemps, cette forme de pensée a justifié l’idée d’une relève généalogique d’Israël par le christianisme. Plus récemment elle a inspiré l’idée de mettre en succession la shoa l’Etat d’Israël, comme la kénose et la relève.

Dernier point, dernière pointe, il y a une deuxième lecture de la Bible qu’il nous faut déconstruire, démolir, avant qu’elle ne soit démolie par l’histoire. C’est la déconstruire gentiment avant qu’elle ne soit démolie par l’histoire et par la guerre, c’est une figure de la réconciliation. Je crois que la modernité occidentale est pour une bonne part issue d’une théologie biblique de l’universel compris comme récapitulation. C’est là une figure paulinienne. On a dans les épîtres de Paul des figures très fortes de l’émancipation. On a aussi des figures très fortes de l’universel dans une sorte de récapitulation christique dans laquelle il n’y aura ‘ni juif ni grec, ni homme ni femme ‘… : récapitulation universalisante, idée que tout est sauvé par un seul et une fois pour toute. Cette christologie là, je le dis d’un mot, elle est totalitaire. Je ne peux plus supporter une telle christologie, je ne peux plus l’entendre. Il me semble que cette idée de réconciliation en un seul, une fois pour toute est meurtrière, réductrice de ce qui est différent justement. C’est une pseudo alliance, ce n’est plus une alliance, parce que l’hétérogénéité des langages, des codes, disparaît, qu’elle comprend tout dans un seul jeu de langage. Et c’est la raison pour laquelle il me semble très important de repenser, de rouvrir le concept paulinien de récapitulation. Ricoeur à ce propos, dans un texte de la Revue Esprit sur Paul, a présente la récapitulation non comme synthèse mais comme une espérance, comme ce qui ne nous appartient pas, lecture anti-hégélienne peut-on dire.

Je vais conclure en revenant à notre modernité maltraitée, cette modernité dont, en tant que chrétien, je me reconnais responsable, même dans ses déformations. Il lui faut une autre figure de la généalogie, (héritage d’une promesse à ouvrir pour mieux la comprendre) donc une autre idée de l’émancipation, une émancipation qui nous amène à un état d’adulte qui serait un état de gratitude, de reconnaissance libératrice qu’on est en dette, la capacité de dire à ses parents : merci. Il lui faut aussi une figure de l’Alliance. Si nous acceptons qu’il n’y a pas de réconciliation, au sens d’une synthèse parfaite avec un seul langage, nous devons prendre en charge la responsabilité proprement politique de passer des pactes, de faire des alliances respectueuses des différends.

Paul Thibaud :

Il serait intéressant maintenant Mr le rabbin, (rires) j’aurais voulu savoir si ces lectures totalitaires totalisantes de la bible, cet historicisme hégélien, comment cela consonne dans la lecture, dans la culture juive. Comment vous faites pour dire ‘nous’, dans votre lecture ?

Armand Abécassis

Je voudrais rester centré sur le thème qui nous a été proposé ce soir : révélation et histoire. Remarquons d’abord que ce que la pensée occidentale associe au mot histoire, ce que ce mot évoque dans notre tête diffère beaucoup de ce qu’évoque le mot hébreu correspondant. Les « associations compréhensives » ne sont pas du tout les mêmes dans les deux cas. Historia, mot latin transcrit du grec, signifie simplement récit des évènements, enquête, recherche. En ouvrant cette valise qu’est le mot histoire, on trouve d’abord l’inquiétude, le souci de la vérité. Rien de tel dans le mot hébreu toledot. Toledot, qui désigne l’histoire dans la torah, se traduit par engendrement, d’une racine qui veut dire : enfant, enfanter, engendrer. Si l’histoire est engendrement, c’est qu’elle est une continuité. En effet, dans la « valise » toledot , comme on dit aujourd’hui, je trouve continuité, transmission, réception. Je ne trouve pas révélation, celle-ci est à priori dans une autre valise. Et ce qui est intéressant c’est de mettre en rapport non seulement, comme on l’a fait avant moi ce soir, révélation et histoire, mais révélation et toledot, en hébreu. En renvoyant à la parenté, cette transmission-tradition, pour parler de ce qui se passe dans le temps, le mot hébreu suggère qu’avec l’homme commence un déroulement du temps qui n’existe pas dans le monde animal et dans le monde végétal, l’aventure humaine. Cette aventure humaine la Torah l’appelle Ada,, en hébreu que Dieu a créé, dont la Torah parle en pluriel, donc plutôt un collectif, l’humanité. Et cette nouvelle manière d’être dans le monde, après le végétal et l’animal, doit produire par engendrement ce qu’on appelle « le fils d’Adam », c’est-à-dire le fils de l’humanité, l’homme qui doit nous remplacer au-delà de la consommation du temps. On voit donc qu’il s’agit de rendre compte à la fois de la continuité d’un vécu qui se modifie sans cesse et d’autre part de quelque chose qui est d’une autre nature, d’une révélation donnée une fois pour toute au Sinaï et par Jésus.

Comment donc faire dialoguer le contenu positif révélé au Sinaï et qui est absolu, qui est de Dieu et qu’on ne peut pas toucher puisque c’est la parole de Dieu, et d’autre part le fait que celui qui le reçoit se transforme sans cesse, et ne se fixe jamais. La question fondamentale est celle-ci : suffit-il de recevoir ? Le penser, penser que cela suffit, c’est être dans le fondamentalisme de ceux qui se balancent sur place. En français, c’est le totalitarisme. Recevoir au contraire la révélation dans la tradition, c’est affronter la question de l’écart entre le donné et le reçu. Les